SUR L'AMOUR


Gale Ahrens

Groupe surréaliste de Chicago (États-Unis).

Traduit par Claude-Lucien Cauët.

 

Laissez rugir l’amour

1– Il y a certainement eu d’étonnantes révolutions de l’amour. Ici, nous avons eu une révolution sexuelle il y a quelques décennies et les surréalistes de Chicago ont déclaraient : « Faites l’amour, pas la guerre. » Et avant cela une révolution sexuelle majeure qui disait tout dans son nom : « les années rugissantes » (les twenties, les années folles). Récemment, de fantastiques changements se sont produits concernant la façon dont nous aimons et dont nous pouvons aimer sans nous soucier des exigences de la société et de son désir de contrôler cet état énigmatique. Aujourd’hui, nous avons une communauté LGBT (Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transidentitaires) qui demandent la légitimation de leurs désirs de sorte que leurs membres puissent vivre ouvertement et sans honte, le gros bâton de la société, ainsi qu’en revendiquant les avantages de la conjugalité. Récemment, l’Illinois a légalisé le mariage gay, et la plupart des sociétés commerciales, impatientes de montrer qu’elles y étaient favorables, ont exploité cela dans leur publicité : Félicitations ! Vous êtes mariés, maintenant achetez notre assurance. Nous nous sommes habitués à lutter pour un accroissement de nos droits ici ou là, mais nous ne voyons pas que nous nous libérerions en portant les chaînes des autres. En ce qui concerne l’amour, nous pensons que ce que nous éprouvons pour quelqu’un d’autre doit être légitimé et accepté par une autorité extérieure, avec toutes ses mesures de coercition, alors que l’autorité de notre amour devrait suffire à sa propre légitimité. Les relations entre et parmi les gens devraient êtres libres. Le réel progrès ce n’est pas d’élargir la légalité étatique de qui a le droit de se marier mais dans l’abolition du droit de l’État à dispenser ou non le mariage. Le droit de vivre libre à tous les niveaux de notre vie est le droit qui devrait le plus nous préoccuper.

 

2– Bien que notre temps ait assurément vu des révolutions de l’amour, de bien plus grandes sont encore à venir. La société misérabiliste veut contenir l’amour à l’intérieur de la famille nucléaire et promeut la haine, la peur et pour le moins la concurrence des uns contre les autres dans toutes les autres relations y compris dans l’amitié. L’amour est dangereux pour le statu quo car, s’il était déchaîné, nous vivrions dans ce que les surréalistes appellent le merveilleux communisme. L’amour développé et plus féroce, plus courgeux, plus fou que jamais à travers toutes les sociétés et parmi tous les peuples, rendra réelle notre exigence d’une nouvelle société fondée sur le merveilleux.

L’amour n’a pas de règles, ce qui est un attibut du merveilleux et constitue de loin l’antidote au pouvoir le plus subversif qui existe. Quoique je méprise la religion – un complot qui, comme dit Mark Twain, transforme la race humaine en vers – au temps de Noël, des gens de différentes religions ou sans aucune foi, agissent avec un véritable esprit d’amour fraternel. Flics et juges ferment les yeux sur des infractions mineures. Il est avéré que des batailles durant la seconde guerre mondiale ont été suspendues pendant que les deux camps entonnaient des chants de Noël. Quel que soit la mystérieuse et alchimique fusion des cœurs durcis, peut-être une vision super-sentimentale, ça ne dure pas longtemps. Mais vraiment, pourquoi pas ? Pourquoi est-ce impossible ? Et puis il y a cet événement animalier récent que vous pouvez trouver sur You Tube où une maman chatte adopte des bébés oies tout duveteux, alors qu’elle leur arracheraient normalement la tête d’un coup de dent ; ses hormones de mère surmultipliées. Les oies une fois grandes et leur mère chatte adoptive restent liées. Prenons une page de Monsanto, brevetons cette hormone et mettons-la dans l’eau potable. Pour un enfant, il n’y a de guérison d’un bobo que par le baiser d’une mère.

 

3– L’amour entre (ou parmi) les individus sexués passe par plusieurs phases. Il y a d’abord la romance, voire une phase de délire, celle-ci étant l’amour fou où vous pouvez tout faire, aller partout et déplacer des montagnes. C’est la phase des lunettes colorées en rose où vous ne voyez pas les défauts de votre amant(e) et, pire encore, où vous lui attribuez des qualités qu’il ou elle ne possède pas. Puis il y a les phases d’établissement. Dans la phase de réveil vous commencez à voir la vraie personne quand le voile rose se dissipe. Et, dans la phase de formation, vous avez confiance, vous vous appréciez et vous respectez l’un l’autre plus ou moins en traversant ensemble des expériences et des événements. Parce que nous sommes des créatures organiques, nous changeons tout le temps, certains d’entre nous plus radicalement ou visiblement que d’autres. Naturellement, cela signifie que les anciennes amours meurent et que de nouvelles amours naissent lorsque les partenaires s’éloignent. Pour l’amour, s’approfondir et grandir au lieu de virer au mépris, et diable qu’est-ce que j’ai bien pu lui trouver et comment je vais m’en sortir, les amants doivent être complices et rester complices quand les événements et les conditions changent. Sinon, vous pouvez rester ensemble pour fuir la peur, par habitude ou pour un certain nombre de raisons, mais l’amour ne sera plus là, sauf peut-être comme un fantôme.

Si dans une vie un amour est prédestiné, alors le sont aussi deux ou plusieurs amours ou aucun, et également n’importe quoi d’autre dans votre vie. Il est peu probable que vous puissiez choisir ce qui est prédestiné dans votre vie et ce qui ne l’est pas, si la prédestination existe. Parfois il semble qu’un événement amoureux soit amené par le destin, mais pensez aux milliers sinon aux millions de petites et de grandes choses qui ont dû se produire pour conduire à cette rencontre particulière, ne sont-ils pas aussi le destin. Judy, une de mes camarades de chambre à l’université, avait un ami, Mark. Ma sœur Jan et Mark indépendamment décident de nous rendre visite le même week-end. Ils se rencontrent, tombent amoureux, se marient. Ils ont fondé une entreprise et ont quelques centaines d’employés. Dans plusieurs cas, avec un pied de nez à la règle de non fraternisation au sein de l’entreprise (l’amour ne connaît pas de règles), des employés se rencontrent, se marient et ont des enfants. Alors où commence et finit le destin ? Avant, bien avant que Judy et moi soyons devenues colocataires. Peut-être, comme l’infini, le destin n’a-t-il ni commencement ni fin, les fils mènent ici et là, sans réel début ni fin, et sont impossible à suivre mais ils tissent la tapisserie de nos vies. La question devient : sommes-nous les tisserands de nos propres vies ou suivons-nous des fils déjà tissés en pensant que nous sommes les tisserands, ou faisons-nous les deux à travers les mystères du temps, de l’espace et de l’existence. Malheureusement, les questions impossibles se dégradent dans la religion plutôt que de rester glorieusement impossibles.

Certes, mes idées sur l’amour ont changé au fil du temps. Je pense aujourd’hui qu’il est beaucoup plus important d’apprécier et de respecter une personne plutôt que de l’aimer. Laissé à lui-même, l’amour vient naturellement. Dans les affres de l’amour naissant, le délire de l’amour fou et la phase colorée en rose, les émotions nous submergent et nous ne nous demandons pas : tiens, j’aime vraiment cette personne ? C’est merveilleux quand cette phase est terminée et que vous voyez clairement que oui, je l’aime vraiment. À partir de là, l’amour fou et la romance peuvent être redécouverts et expérimentés à d’autres niveaux. Mais oh quel supplice lorsque vous voyez le contraire, et il y a peu de chose que vous puissiez faire, sinon regarder l’amour tomber en cendres.

 

L’amour peut être vécu d’innombrables façons, mais il n’est jamais compris. C’est un élixir magique ; tous ceux qui ont expérimenté une quelconque forme d’amour savent que l’amour est alchimique. Comment expliquer autrement le chat adoptant des canetons ? Une mère soulevant une voiture pour dégager son enfant piégé ? Un baiser guérissant une blessure ? Une saveur ajoutée à la nourriture ? L’amour apporte des émotions impossibles, des idées et des obsessions indescriptibles malgré le nombre de poèmes, de chansons, d’épopées et de légendes à ce sujet ; il n’a pas de rationalité. Il peut nous élever aux plus hauts sommets et nous enfoncer dans les profondeurs les plus basses en goûtant son autre face : son terrible supplice. S’il y a un paradis, c’est l’a

mour. S’il y a un enfer, c’est l’amour. Seul l’amour peut faire l’impossible et marcher avec une sauvage liberté. Heureusement comme surréalistes nous demandons l’impossible.

 

 

 

Élise Aru

 

1- Il y a bien les « révolutions » technologiques, les « révolutions » scientifiques… Il y a aussi de nouvelles métaphores, pas toujours merveilleuses, mais finalemet je crois que l’amour s’évapore dès que l’on essaie de le disséquer.

 

2- Je le pense mais je ne le vois pas.

 

 

 

Claude-Lucien Cauët

 

1– La prévision du Prince est parfaitement claire. Néanmoins il n’est jamais vain de jouer candidement avec les mots : une « révolution » désigne aussi un mouvement circulaire ramenant au point de départ, et la préposition « de » est équivoque. Le Prince songe très certainement à un grand renouvellement de l’amour qui sapera les préjugés dont il étouffe et qui le libérera de toute contrainte morale. Cependant, malgré son statut nobiliaire, peut-être appelle-t-il de ses vœux un renversement de la société qui  s’effectuera au nom de l’amour et sera guidé par celui-ci. À moins qu’il n’envisage des répétitions de l’histoire régies par la force attractive de l’amour. On ne peut exclure enfin qu’il prévoie plus mystérieusement un certain nombre de cycles au terme desquels l’amour se trouvera « révolu », c’est-à-dire pleinement accompli et prêt à revêtir une nouvelle forme jusqu’ici inconnue. Le poème permet d’envisager sans invraisemblance toutes ces interprétations, amour révolutionné et amour révolutionnaire, éternel retour et mutation radicale. C’est pourquoi Rimbaud met « révolutions » au pluriel . Plusieurs utopies étonnantes accompagnent secrètement le souhait principal et, pour moi, résonnent avec lui en sourdine. Il faudrait les penser toutes ensemble, comme une seule.

Dans le poème À une raison, Rimbaud suggère une autre perspective : le « nouvel amour » serait destiné à de « nouveaux hommes » à la condition que ceux-ci adoptent la vraie raison, autrement dit le vrai langage, qui est celui de la poésie. C’est seulement alors qu’une « nouvelle harmonie » pourrait s’établir. Nous en sommes encore très loin.

Nous avons connu une révolution sexuelle de nos mœurs, essentiellement grâce à la libération des femmes qui leur a apporté une autonomie dont elles n’auraient jamais dû être privées. Quant aux révolutions de l’amour, à moins d’aplatir celui-ci sur la sexualité – ce qui est d’ailleurs une forte tendance de notre époque –, je n’en décèle aucune trace. Peut-être parce que les utopies ne peuvent avoir lieu.

 

2– L’amour subversif, lui, n’est pas une utopie, mais plutôt un mythe. En lui-même, s’il est vécu sans trop d’entraves, l’amour incite plutôt au repli, à la discrétion, à la volupté privée. Il ne se montre subversif que s’il est décrété « impossible » par les règles sociales. Il révèle alors sa véritable force en n’hésitant pas à se révolter contre l’ordre établi au péril même de la vie des amants. Cependant, il faut bien reconnaître que la société n’a jamais été durablement ébranlée par une passion amoureuse.

C’est l’idée de l’amour, telle que l’ont défendue André Breton ou Benjamin Péret, l’idée de l’amour fou, absolu, ou sublime, qui pourrait subvertir les valeurs mercantiles de nos sociétés. Malheureusement, cette idée, comme beaucoup d’autres, a été savamment banalisée, neutralisée, mise au compte d’un romantisme désuet, et elle n’inquiète plus guère les pouvoirs.

En revanche, la sexualité incontrôlée, celle qui échappe aux normes de l’industrie pornographique, reste subversive. Le sexe libre possède un pouvoir de perturbation bien réel, contagieux en outre, et toujours redoutable pour l’ordre et la hiérarchie. Il faudrait parvenir, par une sublimation grandiose, à étendre ce pouvoir de la sexualité jusqu’à l’amour.

Je discours de notre amour sur la place publique, je déclame un poème à toi dédié, et nous voyons s’effondrer avec des piaulements comiques les cafards inquiets pour leur confort et leur profit. Comme Cratès et Hipparchia, nous les achevons en exhibant nos corps et leur jonction superbe. Ceux qui nous voient et qui n’ont rien à perdre quittent leurs chaînes avec des cris d’allégresse pour rejoindre sans tarder leur amour unique. Il est temps d’inventer une nouvelle société. Je rêve ? Bien sûr.


 

3– Je crois que l’être humain, s’il est dans son amour par essence passionné, se montre également curieux de nouvelles aventures et que cette curiosité ne saurait être refoulée sans dommage. La passion s’avère suffisamment généreuse pour se porter pleinement sur plusieurs personnes, non pas simultanément, mais dans le cours d’une existence. L’amour ne peut être qu’exclusif, c’est entendu, le libertinage à tout va tue la passion. Mais chaque couple qui se forme instaure son temps propre, indépendant des autres et sans continuité avec eux. Nous ne nous souvenons pas d’un défilé d’amantes ou d’amants se succédant dans un temps universel, mais de vies particulières, et nous avons droit, si nous le voulons, à plusieurs vies.

Il n’y a pas d’être irremplaçable, cette fameuse autre « moitié » qui nous attendrait. Personne n’est prédestiné à personne. Croire à la prédestination amène inévitablement à croire en Dieu (et réciproquement d’ailleurs). Le hasard objectif préside seul aux rencontres, et pour le meilleur si l’on ne triche pas avec lui.

Quant à mon intelligence de l’amour, une fois passés les effarements et les errements de l’adolescence, il ne me semble pas qu’elle ait beaucoup varié par la suite. Je suis toujours aussi ignorant.

 

 

 

Stephen J Clark

Groupe surréaliste de Leeds (Royaume-Uni).

Traduit par Pierre Petiot.

 

La Rose écoute : Pour l’enquête 2014 de Paris sur l’amour

1– Comme le passage lui-même des Illuminations auquel il est fait référence, les questions de l’enquête semblent, d’une manière générale, concerner l’idéalisme ; dans le sens où elles soulèvent des réserves quant à la disparité entre l’idéalisme et l’expérience.

Je ne peux m’empêcher d’avoir des doutes quant aux expressions et aux idées relatives à l’amour, qu’elles soient conventionnelles ou ésotériques. Je me retrouve toujours à revenir à l’idée essentielle selon laquelle pour vraiment aimer il faut interroger le langage et les formes de l’amour commun et commencer par ne voir en eux rien de plus qu’une sorte de tromperie séduisante. Cette attitude elle-même a cependant une tradition associée de longue date à l’amour lui-même.

Pour moi, l’amour en est venu à signifier l’empathie, la transformation et la délivrance, qu’on le trouve par hasard ou par la recherche. (J’utilise le terme de délivrance délibérément afin de reconnaître les rôles historiques que la religion et le mythe ont joué et jouent encore dans nos idées et notre l’expérience de l’amour). Quoique, l’histoire de cette idée de l’amour puisse apparaître comme unique dans l’expérience individuelle, ne contient-elle pas en son cœur des traditions et des conventions définies au point d’être devenues clichés ?

La référence aux « révolutions étonnantes » de Rimbaud, semble d’une part encourager une réponse négative mais induit de l’autre un espoir idéaliste quant à l’avenir. Le point de vue communément répandu d’un changement social semble supposer que les attitudes envers la sexualité témoignent d’une libéralisation progressive, par exemple en ce qui concerne l’homosexualité et en même temps dans certaines sociétés, comme par exemple au Nigeria aujourd’hui, une grave réaction dans le sens opposé semble se produire de manière évidente. Cela nous rappelle donc à nouveau que l’égalité ne doit pas être conçue comme un échelon dans une évolution sur l’échelle d’un progrès inévitable, mais comme un effort vers quelque chose à atteindre et à défendre. Comme je conçois l’égalité comme la pierre angulaire de l’amour, je dirais donc que l’amour n’est pas simplement quelque chose qui arrive, mais quelque chose qui doit être imaginé, recherché et entretenu.

Certains supposent qu’il existe désormais dans la société Occidentale une dynamique inévitable vers le dépassement de l’inégalité des sexes et de l’oppression sexuelle. Par exemple, certains pourraient considérer la diffusion de pornographie comme une indication que les inhibitions sont peu à peu surmontées, tandis que d’autres peuvent y voir une érosion et une aliénation de l’intimité et l’expansion d’un nouveau domaine de l’exploitation en ligne. En effet, on pourrait faire valoir que la pornographie se développe sur le terreau de l’inhibition. De sorte que des révolutions ont pu se produire qui peuvent avoir étonné, mais tout ce que cela démontre, c’est que le terme de révolution a de nombreuses connotations, qui ont tout autant à voir avec l’oppression qu’avec la libération. Est-on alors en train de parler ici seulement des idées de progrès, de dépassement des contraintes sociales, ou aussi de la dynamique des tabous et de la transgression ? Est-ce que le domaine de l’amour ou de l’érotisme et la sexualité est hors de portée des facteurs politiques et par nature conduirait dans un tout autre ordre, selon l’intuition et l’instinct plutôt que selon le droit et l’économie ? Les expériences que nous associons à l’amour et la sensualité constituent-elles des traces résiduelles d’une Nature potentielle non encore pleinement accomplie ou négligée ? (la sensualité comme associée de longue date au surnaturel). Sommes-nous à nouveau confrontés ici à la fausse dichotomie que la technologie et le capitalisme perpétuent entre le corps et l’esprit ? La Civilisation brandie comme un coup de fouet contre la Nature.

Est-ce que je pense que toutes les « révolutions étonnantes », dans le champ ambigu de cette enquête, se sont produites et sont achevées ? Toutes les possibilités ont-elles été épuisées ? Non, mais cette question a des implications inquiétantes. Il y a ceux qui anticipent avec enthousiasme le développement de la cybernétique sexualisée, de la technologie « interactive » que je considère comme un anathème envers l’intimité humaine ; une révolution où les êtres humains deviennent de plus en plus éloignés de leur environnement et les uns des autres. Il reste à apprécier pleinement l’impact de la « technologie en ligne » et son développement ou son rôle dans le soutien d’un appareil d’oppression élargi. Il existe une croyance effrayante dans une conception de la nature d’Internet comme une chose d’en quelque sorte intrinsèquement anarchique et incontrôlable, comme si cela signifiait que ce désordre ne pourrait servir qu’à déstabiliser et à décentraliser le contrôle de l’Etat. Cependant, si tout ce qui en résulte est une absorption généralisée des hommes dans les diverses formes de distraction et d’apathie alors comment est-ce subversif dans un sens surréaliste ? Est-ce que l’Internet favorise et consolide les formes de retraite et l’isolement ? Y a-t-il un désir croissant des gens d’être « libérés » de la gêne – ou de l’Enfer – occasionnés par le fait de vivre avec d’autres personnes ou consommateurs ? Un outil comme Internet constitue-t-il une aide potentielle pour la promotion des stratégies de la division, de l’insularité et de l’égocentrisme autant que pour libérer et réunir ? Les structures économiques même et les modèles ambitieux des sociétés capitalistes convainquent de soutenir l’intérêt personnel et ont encore du mal à s’adapter aux inévitables conflits qui découlent de l’égoïsme mutuel. Dans ce contexte, l’Internet pourrait alors se révéler être un tampon utile pour absorber ces tensions tout en maintenant l’illusion ou simulacres de la communauté ?

Bien sûr, on ne peut pas dire que l’amour est intrinsèquement subversif sans qualification, surtout à une époque où les idéaux consuméristes de désir et de sexualité exagérés sont utilisées pour corrompre et supplanter des désirs naturellement imparfaits et banaux. Il semblerait que la subversion elle-même soit un outil classique du capitalisme. Le capitalisme et le consumérisme sabotent et détournent ordinairement le cours du désir humain et de l’amour. Des images de l’impossible sont utilisées quotidiennement dans les publicités pour les voitures, pour les soins de la peau ou dans les articles de magazine pour pousser les gens dans le piège de davantage de consommation tout en aspirant à l’inaccessible. On stimule en permanence la dévotion à des produits investis par l’imaginaire et à des valeurs impossibles. On vend l’impossible aux gens tandis que les véritables possibilités du désir sont remplacées par l’acquisition de matériel indésirable et privé de sens. Ces images et ces idées de la passion et de la sexualité idéalisée, incarnée dans les fictions de la célébrité sont utilisés pour produire une excitation à vide permanente et pour diviser. L’illusion de la gratification cache une notable charge utile de doute de soi. La culture de la consommation est une culture de la stimulation du voyeurisme, nourrie à la cuillère, de l’excitation superficielle permanente, de l’envie amère, de l’ingurgitation sans repos ni réflexion.

En temps qu’habitants d’un pays envahi et sous occupation, les classes économiques inférieures sont contraintes de devenir complices de leur propre oppression. Si la culture de la consommation est caractérisée par l’excitation et la stimulation constantes par l’utilisation d’images et d’idées idéalisées et impossibles, alors peut-être un remède serait-il d’interrompre le rêve de l’amour par l’absurdité, la banalité, l’imperfection de l’amour… l’échec de l’amour à tout conquérir. Comment les clichés issus des chaînes de production capitalistes de l’amour et du désir pourraient-ils être identifiés et, après mise en quarantaine, être transformés de manière à s’ouvrir à de plus grandes possibilités ? Des pensées de sabotage viennent immédiatement à l’esprit mais de sabotage via des solutions imaginées ?

 

2– Évidemment, que quelque chose soit subversif ou non dépend du contexte et de la façon dont ce quelque chose est connu et utilisé. Pour moi le mot de subversion tend aujourd’hui à sous entendre un intermédiaire conscient, presque cynique, impliqué dans la manipulation d’un consensus ou d’une convention. Je ne sais pas si la subversion a jamais été un outil important dans le répertoire des surréalistes. Il m’a toujours semblé que le surréalisme a été et reste motivé par le désir d’explorer et de libérer les possibilités de l’expérience humaine (en particulier dans une optique collective) plutôt que de se limiter à déstabiliser les conventions établies.

La question de savoir si l’amour est subversif me semble artificielle. Par exemple, est-ce que les gay ou les lesbiennes de Grande-Bretagne dans les années 1950 s’identifiaient au potentiel subversif de leur vie affective, ou bien étaient-ils trop occupés à tenter de supporter leur situation, en essayant de comprendre leurs désirs tout en cachant qui ils étaient vraiment ? En termes pratiques, l’amour pourrait avoir autant à voir avec la persistance, la persévérance et la survie, qu’avec de grands gestes de révolte, la rébellion, la passion enivrante ou « l’amour fou ». Il est important de ne pas substituer la réalité de l’amour tel qu’il est vécu et expérimenté avec une notion idéalisée de ce que « l’amour révolutionnaire » devrait être, comme si c’était un rôle qui doit être joué. Quels sont les grands ennemis de l’amour aujourd’hui ? Comment peuvent-ils être identifiés ?

Les obstacles à l’expression peuvent être évidents avec le recul historique quoiqu’invisibles à tous à l’époque considérée sauf à ceux qu’ils oppriment secrètement. Dans les conventions et les coutumes d’une communauté donnée ou dans la société en général, il y a toujours eu des éléments d’endoctrinement et de coercition au niveau du consensus social. Dans quelle mesure ce consensus constitue-t-il l’oppression ? On peut repérer une tension dialectique où la libre expression de la passion rencontre des conventions culturelles stagnantes résiduelles.

Faut-il faire une distinction quant à l’expérience du temps ? Est-ce que l’amour appartient à un ordre ou à un temps autre que celui qui est invoqué par des rituels capitalistes-consumméristes ? Combien d’entre nous ont-ils connu la tension inhérente à « tomber amoureux » quand l’Eden heureux du week-end est terminé et que nous sommes confrontés au mur du travail, ou quand le désir demande que nous passions « un coup de fil amoureux » ? Le capitalisme n’a pas de temps pour l’amour. Le temps c’est de l’argent. Le capitalisme marche au son d’un tambour différent et ce tambour est celui qui est joué le plus fort. Le tambour du cœur, dans ses palpitations flottantes, ses hauts et ses bas et le chuchotements de ses désirs, écoute, lui, la profondeur et l’air. La rose écoute, elle replie le temps dans ses analogies. L’amour comprend le temps. Si l’amour mesure jamais le temps, il le fait à des moments, en touches, en des actes qui se relient l’un à l’autre. Alors que le système capitaliste sépare, asservit et dissèque le temps, ployant sans cesse le désir sur un plan linéaire, une route assoiffée sans fin, une chaîne de production. La conception capitaliste de l’amour est le travail, c’est la reproduction stagnante sans la dynamique qui nourrit, sans la poésie de l’association.

Il y a désormais de nouvelles formes de coercition et d’oppression cachées en plein jour. Les vieux préjugés portent des masques plus agréables. Des formes subtiles d’aliénation psychologique, de manipulation et de dépendance font leur apparition grâce à l’utilisation de la technologie et de la consommation conditionnée. Cette enquête semble se demander : est-il possible que l’amour puisse devenir si étranger à l’époque où nous vivons que sa véritable expression puisse être considérée comme un acte de révolte ou une manifestation de folie ? A cet égard bien sûr, il faut garder à l’esprit qu’il existe de grandes différences culturelles d’un pays à l’autre.

Au Royaume-Uni l’expression émotionnelle, l’amour et l’affection restent traditionnellement découragés et supprimés dans le comportement masculin par la pression des pairs, la parentalité et les stéréotypes de la société. Bien sûr, il est possible que ces obstacles à la maturité affective et à la communication s’avèrent très utiles aux gouvernements et aux armées. La violence liée au machisme garde des prisons en fonction.

Des commentateurs ont récemment identifié la façon dont les entreprises ciblent et sexualisent les jeunes filles, par exemple dans la commercialisation de type tapis roulant de « boys bands » ou la vente de la mode et des cosmétiques grâce à la célébrité des modèles et des magazines. Il semblerait que le développement des femmes soit accéléré en fonction du marché. Au Royaume-Uni il y a une amplification alarmiste des médias concernant l’apparente menace de la pédophilie et de sa croissance possible. Y a-t-il un lien ici, dans l’exploitation hypocrite inhérente à la consommation et à la constitution capitaliste – en ce que le stéréotype virulent et la marchandisation du corps humain, des valeurs et des interactions pourrait entraîner des pulsions corruptrices et destructrices au cœur de l’esprit humain ? Allons-nous voir émerger dans les années à venir des symptômes encore plus extrêmes de la maladie capitaliste-consumériste ? Est-ce qu’un système qui, en surface prétend être démocratique mais continue d’employer les méthodes de coercition et d’exploitation vis-à-vis de ses assujettis, peut maintenir indéfiniment ses incohérences et les hypocrisies qui leur sont inhérentes ? C’est comme si le capitalisme errait éternellement dans les ruelles victoriennes de Whitechapel, régurgitant et cannibalisant continuellement le temps et ses victimes.

Le capitalisme dans son délire aspire à devenir le temps. S’étant approprié l’amour et la dévotion, l’Église se retrouve repoussée à son tour par le capitalisme, après avoir survécu à son utilité, elle est devenue une source d’embarras. L’amour était un passe-temps archaïque qui se trouve désormais au-delà de toute rédemption. Il n’a pas sa place dans le monde d’aujourd’hui.

Comme le demande le Prince dans Les Illuminations de Rimbaud : « Peut-on s’extasier dans la destruction, se rajeunir par la cruauté ! » Est-ce là le credo du capitalisme ? En dépit de son évangile.

Nous parlons de l’amour, mais que dire de la passion qui alimente la haine ? Nous pourrions nous demander si la haine est inévitablement division et corrosion, ou si elle peut être entretenue par une société dans le but d’unir les gens ? À quel moment le contrôle devient-il unité ? Au-delà de l’imagination d’Orwell il y a beaucoup de preuves historiques qui montrent qu’il est concevable que le dévouement à un idéal puisse se concentrer et sublimer les énergies libidinales et passionnelles en une haine mise au service d’une cause. Ne pourrait-on trouver une dangereuse analogie entre un tel dévouement irréfléchi et la passion qui est censée être écrite dans les étoiles ? Ceux qui se dévouent, comme tout despote, ont tendance à croire que leur désir ou leur volonté sont le signe d’un destin ordonné par les puissances qui les dépassent, par le hasard, par exemple. Le véritable acte de subversion ne devrait-il pas être dirigé contre ces idéaux du dévouement, l’amour, le désir et la sexualité qui ne viennent que trop facilement vers nous ? Cet idéal de l’amour qui a tout à voir avec la soumission à une plus grande force, à une puissance qui nous balaye ou nous fait tomber amoureux ne mérite-t-il pas notre suspicion ? Par exemple, l’amour dans les manifestes et les proclamations de Breton atteint un certain degré d’idéalisme quoique par ailleurs ses écrits soient truffés d’ambiguïtés à ce sujet.

Pourtant, l’amour comme forme d’excès, comme forme de générosité expansive envers les autres, en dépit du gain ou du profit égoïste (ou sexuel d’ailleurs) qui peut y être attaché pourrait bien s’avérer subversif dans les cultures entraînées par l’acquisition de la richesse, la marchandisation et l’objectivation sexuelle des autres. Si le jeu intervenait dans l’ouvrage du vampire et interrompait les nombreuses et incessantes méthodes de coercition… la bureaucratie de la coercition… si le désir pouvait être détaché de ses cercles de Pavlov…

Ou bien, en défiant des pulsions biologiques apparemment figées ne jouons-nous pas tout simplement un jeu d’auto-destruction absurde ? Les stéréotypes de genre ne sont-ils pas inévitables et même souhaitables pour consolider la cohésion sociale ? L’amour-passion n’est-il rien de plus qu’une pulsion égocentrique qui assure la procréation ?

Ou bien est-ce que l’amour conduit les gens à… être désintéressés dans cet âge d’égoïsme… un amour unificateur en tant qu’action au-delà de la rhétorique et de la polémique ?

L’amour dans sa forme primitive est-il l’analogie ; réunissant des éléments dans un dialogue réciproque pour le bien de tous et les mettant en jeu en des actes de transformation, de révélation et de plaisir ?

Il est possible d’être un homme coincé dans le corps d’un homme et une femme prise au piège à l’intérieur du corps d’une femme.

 

3– Cela semble requérir un contexte historique (bien au-delà de la portée de ma réponse) retraçant les traditions et les manières dont l’amour a été perçu en termes de destin et de dévotion : l’histoire de l’idée de l’amour, ou la mythologie de l’amour. Des chansons d’amour rengaines d’aujourd’hui jusqu’aux vieilles traditions des romans français de chevaliers en quête et d’amoureux maudits et puis au-delà dans le mythe, nous pouvons retracer les origines de nos idées modernes de l’amour. Sommes-nous toujours séduits par ces vues archaïques, littéraires, religieuses et traditionnelles et, par conséquent élaborées pour remplir des rôles tragiques et romantiques jouées comme une forme de nostalgie ?

Les idées populaires et les clichés de chevalerie sont identifiables dans les notions surréalistes de l’amour en raison de l’influence de Breton ou au moins de l’accent particulier qu’il mit sur l’amour, mais les a-t-il embrassés sans discernement comme des archétypes au-delà de toute question ? Etait-il comme beaucoup d’autres intellectuels de son temps à son tour influencé par des préoccupations romantiques et symbolistes ? Qu’en est-il de la notion shakespearienne de l’amour comme affliction ? Ces archétypes, tropes culturels ou formes-pensées (appelez-les comme vous voulez)constituent-ils un élément incontournable de ce que nous sommes ? Font-ils partie de notre neurologie et de la culture ? Quelle culture ? Est ? Ouest ? Où ?

Je sais par expérience qu’on peut aimer plus d’une fois et le ressentir aussi intensément que les fois précédentes – comme si c’était « toujours pour la première fois ». Je sais aussi que l’amour peut durer et revenir ou se trouver revivifié contre les forces hostiles à sa croissance et à son développement. Je sais que l’amour qui semble être en train de mourir peut retrouver son chemin s’il lui est donné des conditions adéquates pour qu’il prospère ; nous sommes la création des conditions dans lesquelles nous nous trouvons. Y a-t-il toujours eu une forte analogie dans la mythologie de l’amour entre l’amour et le végétal l’ancien jardin-labyrinthe de la vie intérieure – le jardin sensuel du corps ? Dans des conditions adéquates, l’esprit prendra racine dans le sol antique tout en atteignant les cieux. Je pense que c’est la clé de la transformation : l’amour et le changement semblent être inextricablement liés.

L’amour implique des façons particulières de vivre le temps : l’intemporalité de l’instant, le mystère de l’autre comme l’amant intemporel ou l’âme sœur, la rencontre fortuite, le déja-vu ou le jamais-vu, la précognition, la réincarnation, etc. L’expérience de l’amour-passion a une saveur de toutes ces choses à un moment ou à un autre ou d’un amour à l’autre. L’amour induit alors une perception du temps comme extase, du temps comme évasion de la routine, du temps comme expérience de moments exceptionnels. Et en ayant partie liée avec le temps à certains égards, l’amour doit alors suivre et se trouve également liée aux pensées de la mortalité, de la mort et du désir d’une passion disparue… le désespoir de l’amour… les lieux privilégiés hantés par l’expérience d’un amour perdu. En rêvant d’éternité, l’amour terrestre aspire à retrouver ses racines dans l’Eden ou quelque autre terre lointaine imaginé qui reviendra.

Lorsque nous parlons de l’amour, un certain air de recueillement et la dévotion religieuse n’entrent-ils pas en jeu ? Croyons-nous en secret que l’amour est capable de « grandes choses »… de miracles ?

En un certain sens, ma propre idée de l’amour a changé au travers de l’expérience, comme on peut s’y attendre, mais je vous avoue que je conserve encore des idéaux qui pourraient être considérés comme appartenant à votre typique « vieux romantique ». Tout semble indiquer qu’il existe des formes résiduelles et des conventions (perpétuées par la circulation culturelle, la biologie, etc.), qui d’une part peuvent répéter les clichés ad nauseam, mais de l’autre ont le potentiel de déclencher des actes vraiment inventifs de plaisir et de transformation de la vie. Une grande partie de ce que je pense et de ce que je crois quant à l’amour est informé non seulement par des écrivains, comme Blake ou Bachelard, mais aussi par la manière dont j’ai été aimé : comment j’ai connu l’amour et son objet. Il y a une part de l’expérience de l’amour, peut-être surtout dans la jeunesse ou tout au moins tant que l’on est émotionnellement immature qui n’est pas tant quelque chose que nous faisons, que quelque chose qui se passe. Avec la maturité, l’amour devient autre chose, je trouve ; cela devient une activité appliquée du cœur, pour ainsi dire, comme un métier ou un art et qui implique la patience, la compassion et la compréhension. C’est une activité réciproque et réfléchie en ce que, lorsque l’on consacre du temps à entretenir l’amour pour quelqu’un, des moments de révélation et de connaissance de soi peuvent survenir. Il y a une tradition de gnose et de sagesse dans l’amour, la rose qui brûle de l’amour. Dans ma vision, c’est là où il y a un terrain commun avec les processus mis en jeu dans la poésie et dans l’alchimie en ce sens que l’amour entre deux personnes devient un microcosme intime, un espace où les conventions ou les rôles sociaux pourraient être déserrés ou contestés. (Bien sûr, certains peuvent aussi simplement servir à renforcer les stéréotypes). Il y a une analogie également avec ma propre vie créative en général ; l’acte de communier avec un dessin, par exemple, est aussi un acte de dévotion contemplative. Ce genre d’amour là peut-il ou doit-il jamais être mis en correspondance avec le reste du monde et s’appliquer à d’autres personnes ? Je ne sais pas. Il semble prospérer dans la solitude et la confiance; comme un langage privé où des ententes tacites se développent. Est-ce que les amitiés possèdent la même intensité ? Je ne doute pas que certains le font et j’ai connu de grandes affinités avec pas mal de gens de mon temps. La douleur, la souffrance, le désespoir… adversité sont partagées, absorbées, transformées en force et sagesse.

Une vulnérabilité mutuelle est la condition nécessaire à la confiance et à l’amour, chose considérée avec suspicion dans une société motivée par l’intérêt, la concurrence et l’extraction du profit au détriment de quelqu’un d’autre. L’amitié et l’amour peuvent devenir des formes de la poésie : par l’analogie et l’interaction des différences de nouvelles affinités peuvent être découvertes afin que notre expérience de la réalité chante.

 

 

 

 

Miguel Corrales

Îles Canaries (Espagne).

Traduit par Alfredo Fernandes.

 

1– Non, mais nous aimerions penser, à la suite de Fourrier, que nous l’attendons toujours..

 

2– Oui, autant que l’amour – ou soit, évidemment, l’amour « fou » (Breton) ou « sublime » (Péret) – nous révèle l’inanité des dogmes sociaux ainsi que toutes leurs manigances et, de la sorte, se manifeste comme la plus parfaite réfutation d’un monde misérable autant que misérabiliste.

 

3– Je crois en l’amour mutuel et absolu, mais qui, cependant, tout au long d’une vie peut s’incarner dans des êtres distintcs. De par sa qualité intrinsèque, disons que tout semble conspirer a ce qu’il nous apparaisse comme « prédestiné ». Evolution, aucune : et cela depuis que, âgé de 16 ans, je suis tombé absolument amoureux d’une passante ; depuis lors, la magie de l’amour est resté toujours aussi vive pour moi.

 

 

 


Paul Cowdell

SLAG – Groupe d’action surréaliste de Londres (Royaume-Uni).

Traduit par Élise Aru.

 

Une fois de plus je me retrouve déconcerté quant aux destinataires visés par cette enquête. Essayons-nous, une fois de plus, de nous rassurer en répétant une litanie de réponses « correctes » ? Pourtant qu’est-ce qui pourrait-être plus hostile à l’esprit de l’amour et à son débridement que ceci ?

Dans ce cas, il semble que cette enquête place délibérément les choses à l’envers. C’est l’amour dans la pénombre, deux personnes attendant de chaque côté de différents glory holes. Les limites de l’enquête deviennent plus apparentes si l’on répond à ses questions dans l’ordre inverse.

La formulation de la question concernant l’amour d’une seule personne au cours d’une vie s’apparente à un sophisme, à un épouvantail, ou si vous préférez une poupée gonflable. Peut-être est-elle censée comportée une vraie question portant sur l’intensité de l’amour et les réalités de la passion qui submerge, mais… elle combine ceci avec quelque chose d’assez antagoniste à cette intensité et ces passions. L’amour est une nudité, un sentiment d’avoir été retourné à l’envers et de porter ses viscères pour toute peau, mais cette question lui a procuré un costume de bourgeois respectable et un faire-part de mariage. Comme l’idiome anglais l’entend, cela reviendrait à faire d’une des sensations les moins douces et féminines une femme honnête. Et qui voudrait cela ? Qui voudrait transformer l’amour en des prisons respectables les plus étouffantes de manière abrutissante destinées à cela par ceux qui sont les plus terrifiés de ses effets ?

L’amour brise, écrase l’être physique, c’est une invasion de chaque sensation qui cause un changement destructeur et merveilleux du cadre qu’il possède, avec un bouleversement mental correspondant. Cette question réduit accidentellement cette dévastation physique et matérielle à un idéal platonique.

La réponse est « non » pour plus d’un point.

Vous aimez. Est-ce que cela signifie que votre amour est confiné, limité ? Bien sûr, votre amour à ce moment particulier reste vrai pour toujours. Si vous aimez véritablement, à n’importe quel moment, cet amour reste alors un fait, même s’il est révolu et s’est transformé en haine. Vous aimez toujours. Si cet amour ne reste pas vrai alors ce n’était pas de l’amour. Ainsi il est possible de toujours aimer une expérience qui est révolue alors que vous aimez la personne qui partage maintenant votre vie, même si vous conservez le potentiel d’aimer à nouveau.

L’amour n’est pas, et ne sera pas, confiné, contraint, ou restreint. Vous pouvez partager avec l’amour de votre vie un amour qui défie et qui va au-delà de toute expérience déjà connue – cela veut-il dire que cet amour a épuisé vos capacités à aimer ? Cela veut-il dire que vous ne pouvez pas continuer à aimer, ne pouvez plus aimer de nouveau ? Cela veut-il dire que votre amour pour et avec cette personne est seulement l’amour achevé d’un moment passé ? Que vous attendez seulement le grand amour pour ensuite pouvoir le mettre de côté, comme une expérience passée ?

Si vous aimez une personne, maintenant, qui représente tout votre amour et toute votre vie (en prenant aussi en compte les réalités de vos amours passées), l’amour ne devient pas une sorte d’état vécu de manière passive. Ce n’est pas et ne peut jamais être assez de simplement dire « J’aime x » : l’amour doit être un processus continu d’autodestruction, d’échange et d’invention.

Peut-être la question est-elle formulée pour susciter cette sorte de réaction critique mais cela semble être une manière étrange de poursuivre les investigations. Elle exige de la personne qui y répond de commencer de n’importe tout sauf du point de départ. Plutôt que de commencer avec n’importe quelle discussion sur ce qu’est ou peut être véritablement l’amour, elle part d’une version victorienne et ennuyeuse de l’amour romantique. Les polyamoureux, par exemple, auraient commencé non pas par n’importe quel récit d’amour mais par un démantèlement du modèle monogame qui constitue un premier obstacle pour eux.

Où est l’aspect sauvage de l’amour dans tout ça ? Le problème est que la question présente l’amour soit comme un événement empirique ou alors comme un idéal, alors que l’amour respire continuellement comme un processus en constante évolution.

Il semble que la question concernant un être  « en quelque sorte » prédestiné ait pour but de couvrir cet aspect de l’amour, le rôle que joue le hasard lorsqu’un amour se forme. Malheureusement, sa présentation ici donne simplement l’impression d’être un glaçage encore plus épais du gâteau de mariage empoisonné.

L’amour réciproque (et l’amour non réciproque qui peut être une expérience toute aussi réelle de cet état bien qu’il semble très largement exclu de cette présentation) est basé sur certaines conditions physiques réelles. Je ne parle pas ici simplement de relations sexuelles, bien qu’elles fassent aussi partie de ce que je décris. Je veux plutôt dire que l’amour réciproque implique une relation qui a lieu dans des environnements physiques spécifiques, quelles que soient les variations qu’ils peuvent abriter.

C’est ici que réside, je pense, la distinction entre le hasard et le destin. Le hasard est issu de l’interaction d’éléments plus ou moins accidentelle dans cet environnement. Dans la présentation d’une sorte de version idéale et romancée de l’amour,  parler de « prédestination » risque (sans toutefois que ce soit intentionnel) de l’éloigner de cet environnement et des processus qu’il implique.

L’amour n’est pas un état idéal abstrait qui peut être fermé, c’est une transformation permanente du hic et nunc qui doit être continuellement combattu et exploré. C’est un maelström, un tourbillon dans lequel nous nous engageons de manière assez délibérée, même si ses effets et son impact doivent alors être toujours nouveaux et surprenants.

Ceci répond également à la question de l’enquête « comment [ma] compréhension de l’amour a-t-elle changée avec le temps ? ». Les efforts pour saisir et comprendre les sens de ces états inconscients, émotionnels et réactifs m’ont éloigné, j’espère, de ces visions de l’amour mysticisées et ennuyeuses.

Cette ouverture aux possibilités, cette recherche sur l’expérience et les sensations, à son tour aborde la question 2. L’amour est l’expression d’une subversion constante de soi et de ses frontières, mais elle requiert un engagement à explorer ses impacts, une dévotion à sa subversion continue. Marchez-y, entrez-y, il va effacera, nous niera, vous remodèlera et vous détruira, entrez-y les yeux grands ouverts, et vous le ferez vous effacer et vous nier et vous remodeler et vous détruire.

Et ceci, semble-t-il, est bien le problème que pose la première question qui invoque de manière excessivement cruelle Rimbaud comme alibi pour quelque chose qu’il conteste. La question, qui place l’amour de manière statique et empirique, nie la possibilité de l’amour comme processus dévorant d’un temps présent dialectique continuel.

Répondre  « oui » à cette question serait une concession à la complaisance, puisqu’une telle réponse impliquerait exactement le type de réalisation que l’amour exclut. Répondre « oui » indiquerait un déni des possibilités de l’amour, et une résistance à l’amour.

La question traite l’amour comme un état potentiellement résoluble et qui peut être achevé. L’amour doit toujours être maintenant parce qu’il changera toujours maintenant.

 

 

 

Kenneth Cox

Groupe surréaliste de Leeds.

Traduit par Pierre Petiot.

1– Je crois que ces révolutions étonnantes ont toujours eu lieu et qu’elles continuent à avoir lieu, en outre je suis profondément en accord avec Luca et Trost quand, dans leur dialectique de la dialectique, ils proclament que « le hasard objectif nous a conduit à voir dans l’amour la méthode révolutionnaire générale appropriée au surréalisme. » Si c’est une « aberration de piété », alors c’en est une à laquelle je suis certainement sujet.

 

2– Oui, je dirais qu’en pratique l’amour a un pouvoir subversif en ce qu’il peut changer la vie de quelqu’un à jamais, nous jeter hors de notre cours, nous désorienter, nous confondre, nous déranger, nous retourner, nous exploser, nous naufrager. C’est par l’amour – et par l’amour seul – que nous sommes conduits à affronter les hauteurs et les profondeurs de notre existence. L’amour libère, mais nous jette un sort qui nous lie, et peut-être est-ce ce sort qui évoque le fantôme de la liberté.

 

3– Peut-être n’y a-t-il jamais qu’un seul « objet » de l’amour dans le cours d’une vie, qu’il ou qu’elle existe sous forme corporelle ou non, symbole de quelque chose d’autre – l’aimé, le désiré, le rêvé – l’autre auquel on aspire, mais qui nous remplit d’appréhension et dont l’apparence est incarnée par la difficulté de l’atteinte. Confondre les deux – le corporel et l’ineffable, la présence et l’absence, la proximité et la distance – c’est inviter la déception sinon le désespoir, chaque sommet tombant vertigineusement dans un val. Il y a des points de la vie, à « l’heure du désir essentiel » quand on pourrait rencontrer cet être aimé, un moment de reconnaissance électrisante, une rencontre amoureuse en laquelle, comme Novalis, on voit l’éternité d’un coup d’œil et qui comme Pétrarque, vous change en soufre et en amadou, et met votre cœur en feu. Ce moment est traversé par les opérations magiques du hasard objectif et, au travers de l’interprétation subjective des liens entre le désir latent et les signes extérieurs, les coïncidences qui la préfiguraient et les motifs qui émergent, c’est comme si la rencontre avait été prédestinée. Pour l’amour, que cette rencontre ait été « prédite dans les étoiles » ou non, la vérité poétique de la métaphore suffit.

Le passage du temps et les connaissances acquises privent certaines expériences de la verve et de la vitalité particulières qui les caractérisent, mais l’arc de l’amour apporte un accroissement de la familiarité, de l’empathie et de la tendresse, plutôt que l’ennui et le mépris. En ce sens, l’amour traversant le temps, mais défiant le temps, est profondément entrelacé avec les notions de convivance et de paratge des troubadours occitans et peut peut-être nous conduire à une compréhension plus profonde de ces termes pour lesquels « convivialité » et « gentillesse » ne peuvent être que de lointaines approximations. Les symboles utilisés depuis des siècles et les métaphores reliant les amants aux phénomènes célestes – notamment les étoiles et la lune – s’accordent avec la croissance et la décroissance de l’amour, avec les augmentations et les pauses de son intensité, les phases et les cycles que nous traversons, mais pour utiliser les mots de Breton, toujours pour la première fois, apportant joie de vivre et jouvence.

 

 

 

Paul Day

SLAG

 

 

 


Jan Drabble

Groupe surréaliste de Leeds (Royaume-Uni).

Traduit par Claude-Lucien Cauët.

 

1– Le Prince de Rimbaud semble promouvoir le « mal » et le vice comme pratique révolutionnaire libératoire et transcendante. Mais en se rebellant contre le quotidien, le conflit entre ses rêves, ses désirs et la réalité le rend monstrueux. La découverte d'un amour qui correspond à ses propres résultats à la fois dans l'extase et la destruction. Les « étonnantes révolutions de l'amour » paraissent plutôt être celles d'un dérèglement de tous ses sens, une folie alimentée par le désir de l'autre, Amour Fou. Un amour irrationnel bâtissant un monde de merveilles sensuelles où la folie et l'amour sont tissés l'un avec l'autre. Pas l'un sans l'autre.

Ces étonnantes révolutions de l'amour semblent agir puissamment au niveau de la transformation personnelle. Breton écrit : « … c’est dans l'amour humain que réside toute la puissance de régénération du monde. » Bien que la révolte par Eros, poussant le principe de plaisir à surmonter le principe de réalité, comme dans la révolte libertaire des années 1960, ait précipité un changement d'attitude envers la sexualité, les sociétés, les mœurs et les tabous, est-ce suffisant ?

 

2– La réponse simple à cette question est : peut-être. Auréolées dans les rêves, les traces de l'imagination, inventent et se faufilent à travers la quête dérangée de l'autre dansant pieds nus sur du verre brisé sans pensée de blessure ou de douleur. Cependant, l’état émotionnel extrême activé par l'amour, son irrationalité, sa folie, son caractère déraisonnable et antisocial, peuvent occulter son intention subversive.

 

3– S’il est vrai que certains n’aiment qu’une seule personne dans leur vie, cela semble être un idéal que les autres ne peuvent pas ou ne souhaitent pas atteindre. L’idée de l'autre personne qui nous serait prédestinés implique ce choix, le hasard et la folie ne jouent aucun rôle dans l'appariement. Certains pouvoirs suprêmes ou divinités choisiront pour nous, en saupoudrant nos yeux de poudre magique et en manipulant notre rencontre. Cependant en réfléchissant à la première rencontre, l'irrationalité de l'émotion amoureuse peut faire croire à une prédestination.

Au fil du temps ma compréhension de l'amour change, mais rien n’est immuable. L'amour est constamment en mouvement et tandis que nous vieillissons la folie de l'émotion peut encore nous prendre par surprise et nous submerger.

 

 

 

Guy Ducornet

 

1– Les « étonnantes révolutions de l’amour », si elles ont eu lieu, le doivent (en ce qui me concerne), aux avancées extraordinaires opérées et définies dans les années vingt par les profondes réflexions d’André Breton et des Surréalistes après la grande catastrophe de 14-18. L’AMOUR FOU reste à ce titre la pierre angulaire. Par la suite, et jusqu’au tristounet aujourd’hui, si maigrement et banalement représenté sur les réseaux sociaux, Face Book et le reste, ni le féminisme, ni les soi-disant « révolutions sexuelles », ni les pseudo-progrès des communications et des échanges n’ont apporté de progrès sensible ou significatif par rapport aux intuitions géniales de nos prédécesseurs.

 

2– Oui, l’amour est subversif et l’a toujours été parce qu’il est facteur de déséquilibre pour tout « ORDE ETABLI », parce qu’il est par définition LIBERTAIRE, libérateur et fauteur de « troubles » et de désordres de toutes sortes dans n’importe quel système obtus. Et plus il est imprévisiblement « FOU », plus il est subversif, bien entendu : c’est-à-dire que les êtres concernés ne fonctionnent plus qu’à travers ce merveilleux PRISME qui enchante désormais leurs vies.

 

3– Non je ne crois nullement à une quelconque « prédestination » – toute teintée du christianisme qui nous poursuit et nous pollue partout dans notre culture occidentale : ce serait CROIRE à un quelconque destin et pire… ce serait tout bonnement « CROIRE » ! Et c’est une notion que je refuse absolument : comme je réponds toujours aux enfants qui me demandent à quoi je crois : « je ne crois rien : je sais… ou je ne sais pas. Point final ! »

Je ne « crois » pas non plus qu’on ne puisse aimer qu’un seul être… Non seulement j’avais toujours « su » cela depuis l’enfance, à l’adolescence aussi, mais c’est comme si je l’avais toujours pressenti… et même au plus profond d’une extraordinaire relation amoureuse de trois décennies – parce qu’il me paraissait tout simplement absurde de poser ainsi des limites arithmétiques à ce qui, par « essence » ne peut nullement se prêter à de tels calculs, à de telles supputations… Et aujourd’hui, à 77 ans, j’ai enfin la confirmation que j’avais raison sur ce point puisque la vie m’avait offert une autre passion à vivre… Nulle « prédestination » ici !… Simplement ce qu’il est d’usage d’appeler « la CHANCE » ou un extraordinaire « hasard objectif » de plus…

Ceci répond d’ailleurs à la dernière question puisque c’est ma propre expérience de l’évolution naturelle de mon « intelligence de l’amour ». Je ne connais d’ailleurs qu’elle – et je viens d’avoir l’occasion de la voir évoluer avec le temps – pendant deux décennies de plus… en attendant impatiemment la suite !

 

 

 

Merl Fluin

SLAG – Groupe d’action surréaliste de Londres (Royaume-Uni).

Traduit par Claude-Lucien Cauët.

 

Amour plongé dans la profondeur du pli inguinal, bourgeon qui éclate comme un mercenaire, ouvert comme une églantine

 

               ouvre

 

                                      ouvre

 

                                                          cascades de perles sur le seuil, puis tombe comme une pierre à travers le sol qui l’accélère.

 

Mon véritable amour chevauche un tapis vivant d’anguilles, claque sa fraise sur l’horizon, mange des centaures, pisse des soleils et noie la ville dans des nuages de course.

 

Des brasses en dessous du combat astral, nous mentons, faisant vibrer la peau des barricades nocturnes.

 

Partez avec vos petites questions stupides. Nous ne pouvons pas les entendre au-dessus du bruit de corail qui s’enflamme.

 

 

 

Joël Gayraud

 

1– Il est difficile de saisir exactement ce que Rimbaud entendait par « révolutions de l'amour ». L'esthétique verlainienne de l'imprécision volontaire à quoi tient une bonne part du charme des Illuminations déjoue par avance toute interprétation sûre. Le Prince qui pressent ces révolutions – et dont tout semble indiquer qu'il est, comme le Génie qui apparaît ensuite et meurt avec lui, une des figures de Rimbaud lui-même – massacre ses épouses comme un despote oriental sous prétexte qu'elles sont vénales, simulent l'amour et ne se risquent pas à la vérité du désir. L'amour authentique non corrompu par l'intérêt, la reconnaissance par les femmes de leurs pulsions érotiques, voilà sans doute certains des enjeux de ces révolutions à venir. Mais on peut douter que ces enjeux soient les seuls qu’envisage Rimbaud. Quant à ces révolutions, se sont-elles réellement produites ?

On peut répondre à cette question par l’affirmative si l’on mesure l’état des mœurs implicitement visé par Rimbaud : en ces années où le parti de l’ordre est triomphant, la vie amoureuse, dans la bourgeoisie et la petite bourgeoisie qui la singe, est particulièrement désastreuse. Dans la classe ouvrière, le sort fait à l’amour n’est guère meilleur, même si les questions d’intérêt y prennent forcément moins de place (Les quatre études de Zola parues en 1893 sous le titre Comment on se marie ne manquent pas d’être éclairantes sur ce point). Il faudra attendre le lendemain de la guerre de 1914 pour voir les mentalités changer en profondeur, du moins dans la population urbaine : les corps se libèrent, les tabous s’effritent. Après le massacre une onde d’érotisation électrise la vie quotidienne. Il en ira de même trente ans plus tard à la suite d’horreurs encore plus terribles, mais, alors que la crise de 1929 avait conduit à un reflux des Années folles et à une réactivation de l’ordre moral, l’expansion économique continue qui affecte l’Europe et les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale va malmener la forme précapitaliste de la famille et favoriser l’émancipation des individus. Émancipation temporaire, certes, et d’individus détachés de leur appartenance de classe et voués à l’atomisation, mais pendant une vingtaine d’années le processus de développement marchand sera suffisamment chaotique pour laisser à ces individus la possibilité d’expérimenter, selon une implication plus ou moins forte, des liens sociaux différents. Parmi ces liens, celui de l’homme à la femme est le premier concerné, et à ce titre la libéralisation et la généralisation de la contraception a eu pour les deux sexes un effet émancipateur décisif en permettant de dissocier définitivement la sexualité et la procréation. Ce qui paraît un acquis banal aujourd’hui ne l’a pas été pour les gens qui vivaient dans les années soixante. Et sur ce plan, comme plus tard sur la dépénalisation de l’avortement et la fin de la stigmatisation de l’homosexualité, il y a eu une réelle révolution, sinon de l’amour, du moins de la morale sexuelle, et cette révolution ne pouvait qu’avoir des répercussions majeures sur la psycho-sociologie des rapports amoureux.

Cependant, tout indique qu’en son fond l’amour, ce moment obscur où se joue l’attraction passionnée de deux êtres, est irréductiblement étranger à toute évolution naturelle ou historique. Je suis intimement convaincu que l’intensité et la charge émotionnelle ressentis dans la passion amoureuse sont les mêmes chez les chasseurs cueilleurs du paléolithique ou dans la société matriarcale des Na de Chine que dans l’Allemagne romantique de Novalis et de Kleist ou les jeunes générations contemporaines abreuvées de vidéos pornographiques. C’est à chaque fois le même vacillement de l’être, la même sortie de soi, la même situation extatique réciproque qui s’impose impérieusement et fait céder toutes les digues posées par le calcul et la raison. On peut même légitimement penser, sans pécher par anthropomorphisme, qu’une semblable intensité passionnelle se rencontre chez certaines espèces animales. C’est dû sans doute à ce que l’amour est par nature la moins fonctionnelle des attitudes relevant autant de ce qu’on appelle l’instinct que de la relation à autrui. Il apporte avec lui un excédent de vie qui le projette bien au-delà des pauvres fonctions reproductives ou communicationnelles auxquelles le positivisme sociologico-biologique dominant voudrait toujours le réduire. L’amour est dépense gratuite, de temps, d’énergie, de langage. Il est fait de répétition, de dilapidation et de dissipation, mais l’apparente perte de soi qui affecte chacun des deux pôles de la relation amoureuse s’inverse en son contraire par leur mise en résonance dans l’arc de feu de la passion. La parade des oiseaux, le chant des baleines, le hurlement des loups dans la forêt, qui sont autant d’expressions premières de l’art et du jeu, révèlent somptueusement tout l’accroissement d’être exercé par l’amour, accroissement qui prendra chez l’homme des proportions multipliées. L’amour est excès ontologique et débordement créateur. Sa seule existence en actes suffit à ajouter de la beauté au monde et, en retour, il n’est pas de beauté – en poésie ou en art comme dans les actions humaines ou les gestes du corps – qui ne dépende, en fin de compte, exclusivement de lui.

 

2– Ce que je viens de dire tendrait à prouver que l’amour a un pouvoir subversif par essence, même lorsque rien ne vient le réprimer, par le seul effet d’exaltation qu’il exerce sur ceux qui l’éprouvent et qui, par le magnétisme qui les environne, introduit le trouble dans leur univers. Il n’est dès lors guère étonnant que le débordement amoureux apparaisse comme dangereux pour les institutions et se heurte à des pratiques visant à l’encadrer, à le réduire et à le normer. Ce sont bien évidemment dans les sociétés corsetées par les mœurs et les dogmes patriarcaux que la liberté en amour est la plus malmenée et que, par contrecoup, l’amour apparaît le plus ouvertement subversif et le plus cruellement réprimé, comme les contrées où sévit l’épouvantable idéologie islamiste nous en présentent chaque jour le sinistre spectacle. Dans la tradition européenne, ce qui naguère encore apparaissait comme socialement subversif, c'était l'amour illégitime, destructeur des liens familiaux, dont les figures d’Héloïse et Abélard, de Tristan et Yseut restent les emblèmes. Aujourd’hui où plus d’un mariage sur deux se conclut par un divorce, où seuls les curés et une poignée d’homosexuels réactionnaires réclament sérieusement le droit au mariage, cet aspect subversif de l’amour comme destructeur des normes apparaît bien caduc. Mais il reste que, de toute manière, l’amour sous sa forme passionnelle, quelle que soit l’état de la société, fût-elle la plus harmonieuse et la plus libertaire, aura toujours quelque chose d’asocial, et d’antipolitique, car la vie sociale n’offre aucun attrait pour les amants dans le moment de leur passion. Ce caractère impolitique et asocial de l'amour ne doit pas être dénié dans un discours stupidement lénifiant qui prétendrait, entre autres niaiseries, que dans la société harmonieuse il n'y aurait plus de contradiction entre l'individuel et le collectif. Une société harmonieuse doit, au contraire, être conçue, à la manière fouriériste, comme une société où toutes les passions porteuses d’un accroissement existentiel seront exaltées(*). Elle favorisera l’exacerbation de toutes les passions gaies et des moyens de les satisfaire, et saura offrir à la passion amoureuse la marge d’asocialité nécessaire pour pleinement se déployer.

 

(*) Et ce aux apparents dépens de l’harmonie même, puisque, selon l’allégorie pythagoricienne des cinq marteaux, l’harmonie peut être conçue comme union de l’harmonie et de la dysharmonie.

 

3– Je pense qu’il est tout à fait possible de ne tomber amoureux qu’une seule fois dans sa vie, particulièrement si celle-ci est courte. Sur ce point, il ne faut pas oublier que l’idéalisation de l’amour unique, dans la littérature courtoise notamment, se produit dans une époque, l’époque médiévale, où la précarité de l’existence est extrême, plus grande encore que dans l’Antiquité. Quoi qu’il en soit, il ne me paraît pas inconcevable de n’aimer qu’un seul être dans la longue durée et d’en être semblablement aimé de retour. Mais il est certain qu’il s’agit là d’une situation fort rare, d’une exception affective qu’on a grand tort de tenir pour un modèle universel. Par ailleurs, les sociétés païennes ou primitives ignoraient un tel idéal normatif, sans que cela n’ait jamais empêché la passion amoureuse d’exister alors, y compris sous cette forme unique.

Pour ce qui est de l’idée que l’être aimé nous est prédestiné, je pense d’abord qu'il faut la dissocier de l’idée de l’amour unique. Il va de soi que l’on puisse éprouver un sentiment de ce genre chaque fois que nous rencontrons le grand amour, mais paradoxalement cela peut nous arriver à plusieurs reprises dans notre vie. La raison en est que, lorsque survient l’illumination amoureuse, tout le chemin antérieurement parcouru est réinterprété comme menant nécessairement à ce terme-là. En ce sens, l'amour, qui tire son origine et s’alimente de la quête et de l’attente de l’amour lui-même, est la réalisation d'une utopie.

Si, par intelligence de l'amour, on entend pour chacun sa façon de concevoir l'amour, je ne crois pas qu’en ce qui me concerne elle ait évolué. J'ai depuis toujours tenu à préserver l’amour de tout ce qui le parasite, comme la fondation d’une famille, l’engagement social, les accommodements matériels. C’est aussi sans doute pourquoi je n’ai jamais associé la possessivité à l’amour. La jalousie est pour moi un sentiment des plus vils, qui vicie l’amour en son principe et est son pire ennemi (À cet égard on devrait faire lire à tous les enfants la fable antique de Procris et Céphale, telle qu’elle figure dans la partie de L’Art d’aimer qu’Ovide a écrite à l’attention des femmes). Le sentiment douloureux du délaissement et de l’abandon, si souvent invoqué pour justifier la jalousie, devrait, pour une meilleure compréhension affective, en être clairement dissocié.

Par ailleurs, si j’ai bien souvent éprouvé de l’amour sans que cela se traduise par une relation sexuelle, je me suis toujours refusé à pratiquer le sexe sans amour. En effet, j'ai toujours été amoureux des femmes avec qui j'ai fait l'amour, même si la relation a été ressentie dès le départ comme éphémère. L’idée même d’un assouvissement physique sans élan amoureux m’a toujours été odieuse et me fait l’effet d’un marché de dupes, où chacun réduit l’autre au seul état d’instrument, qu’il y ait ou non vénalité, du reste. Enfin, je n'ai jamais renié les amours vécues, même lorsqu'elles se sont mal terminées. Ce qui fait que j'ai conservé, chaque fois que cela a été possible, des liens d'amitié, voire de tendresse, avec les femmes que j'ai aimées. Mais si mon intelligence de l’amour ne me paraît pas avoir changé depuis mes premières expériences, mon intelligence du monde, des situations et des êtres a été en revanche sans cesse enrichie et affinée par la pratique de l’amour. Je suis fermement persuadé que c’est la fréquentation des femmes qui m’a appris l’essentiel sur ce qui compte dans la vie.

 

 

 

Guy Girard

 

1– Quoique le terme de révolution me paraisse ici moins adéquat que ceux d’évolution ou de transformation, menées d’abord sur un mode transgressif puis ensuite acceptées sinon attendues par les franges les plus « éclairées » de la culture dominante, on ne peut que constater – et se réjouir – que depuis la fin du XIXème siècle, le domaine des mœurs a subi d’étonnants changements. On a pu parler de la révolution sexuelle comme étant le gain le plus notable de Mai 68 ; les luttes féministes ont sans doute dans nos contrées quelque peu bouleversé les traditions patriarcales (mais quelle ubuesque libération pour les femmes de pouvoir être flic, bidasse ou politicienne !) ; la pharmacie a trouvé quelques nouveaux bénéfices à commercialiser les pilules contraceptives qui dissocient enfin les jeux du plaisir érotique de l’épouvantail des grossesses non désirées ; enfin parmi les industries culturelles s’est répandue, et non des moindres, celle de la pornographie : l’argent qui, dit-on, n’a pas d’odeur a quand même un relent de foutre.

Mais l’amour ? Je veux bien croire que ces divers changements puissent être profitables non seulement à l’épanouissement (malgré, pourtant, le sida) de la vie sexuelle de mes contemporains de ces dernières décades, et de ce fait distribuer de meilleures cartes dans la partie qu’ils peuvent jouer entre leur quête de l’amour et le sens de leur destinée. Je crains cependant que cette partie ne soit à tout bout de champ dévalorisée, sinon occultée, par l’actuel système de crétinisation morale qui entend que soient tantôt confondues et tantôt opposées dans la même insignifiance aventures sentimentales et compétitions libidinales, dans une négation nihiliste de l’enchantement de l’amour, qui est poésie vécue et liberté assumée en toute conscience élargie de cette merveille et de ses possibles risques. Ce que prévoyait Rimbaud, d’autres poètes, et notamment les surréalistes ont depuis voulu l’établir plus lucidement ; et après tant de déceptions et de désespérances politiques, il nous reste à dire, mieux que jamais, que le mythe révolutionnaire, aujourd’hui si déprécié, si refoulé, ne pourra être puissamment réinvesti et partagé que s’il affirme de nouveau ce que disait jadis Novalis : « L’amour est le but final de l’histoire universelle. »

 

2– Qui est amoureux considère comme temps perdu celui qu’il ne passe pas en compagnie de l’élue de son cœur. Aussi toute forme d’activité imposée par la contrainte sociale, dès lors qu’elle éloigne de l’être aimé, est vite ressentie comme répugnante : c’est ainsi que le travail est une véritable malédiction… Car l’amour impose une autre dimension au temps, qu’il modifie à sa guise ; Saturne sous le charme de Vénus redevient le maître de l’Âge d’or.

L’idée d’amour tend à sa réalisation ; originellement elle est celle pour laquelle charmes et sortilèges furent précisés sur les marges de la pensée poétique, non encore distincte de la pensée magique. Et l’amour vécu tend à multiplier les pouvoirs et les ressources de la pensée : une lettre d’amour se distingue de toute autre lettre en ce qu’elle est essentiellement comparable à un poème et le dernier des imbéciles, pourvu qu’il soit fou d’amour, n’aura guère de mal à être plus sensé que tout le Collège de France.

C’est donc que l’amour, parce qu’il tend à dépasser la contradiction entre le principe de plaisir et le principe de réalité dans ce que nous pourrions appeler, assez ludiquement j’en conviens, un principe de surréalité, met en œuvre une connaissance du monde par le désir ; l’être aimé est à la fois objet, médiation et métaphore des mouvances et des secrets du réel. Le couple, dès lors qu’il prolonge l’extase érotique dans les péripéties, voire les illusions, de la vie immédiate redonne au monde en une exaltante alternance les véloces dimensions centripètes de l’œuf cosmique et celles centrifuges d ‘une orchidée volcanique en pleine efflorescence : que devient alors la réalité, sinon l’ultime enveloppe corporelle, mais si perméable à qui en perçoit la magnificence, des amants qui sont poème charnel habité par l’esprit de l’utopie ?

On comprend dès lors que l’amour, dans cette civilisation qui n’en finit pas d’agoniser, ne puisse être que subversif ; qu’il soit fou, sublime ou amour-passion, il ne peut s’accommoder non tant des lois imbéciles du mariage (qui, en Occident tout au moins, ne sont plus que dérisoire chiffon de papier) mais des coutumes sociales qui dans le calibrage de la vie quotidienne réduisent l’individu, d’ailleurs de moins en moins individué, à tenir des rôles dans lesquels il n’est que marionnette dans le jeu lugubre de la soumission à la tyrannie de l’Economie et à ses fétiches. Mais cette subversion, si émouvante soit-elle à ceux dont le cœur bat animé par la révolte, est nécessairement, hélas, subversion minuscule, et d’autant plus fragile. Les couples d’amants sont toujours isolés dans la foule ; et s’il faut bien sûr se réjouir de ce qu’il y a peu de chances qu’ils se reconnaissent et s’assemblent en une caricaturale association de défense de leurs droits à décrocher la lune ou dans un Love Hôtel d’autant plus gigantesque que virtuel, il me plait pourtant d’imaginer que c’est parce qu’ils auront trouvé les paroles justes pour échanger comment le feu de l’amour a séparé en leur être le subtil d’avec l’épais, que celles et ceux qui ont toutes les raisons de se rebeller contre l’ordre du monde, les entendront comme s’entend la poésie sur ses barricades mystérieuses et qu’ils sauront alors ouvrir une nouvelle perspective émancipatrice.

 

3– Pour qui s’essaie à vivre le plus intensément possible sa vie en son unique parcours terrestre comme une suite d’étapes scandant une quête, une initiation se réinventant peut-être sans cesse de son propre désir, il lui apparait qu’au long des années, cette vie, ce temps écoulé entre les rives de l’expérience quotidienne et du mystère onirique, aura déjà contenu des épisodes aux contenus affectifs si divers que ceux-là peuvent, dans le jeu de miroirs déformants de la mémoire, être appréhendés comme les vies d’un presqu’autre. On s’acharne pourtant, on met une sourde gravité à les maintenir liées les unes les autres par les grosses ficelles de telle raison de vivre. Ficelles que non sans ironie on s’imagine tressées autour du fil rouge de son propre cordon ombilical, et dont on attend qu’elle porte même chance qu’une corde de pendu… Ce lien est-il aussi bien le même qui m’a uni aux femmes que j’ai aimées, aux femmes avec qui j’ai vécu tant ou tant d’années, aux femmes dont j’ai simplement rêvé mais parfois avec obstination ?

Je me suis fait pendant mon adolescence presque comme un mythe personnel de celui de l’androgyne primordial. Dans mon attente, alors, de la femme aimée, je souffrais de cette dissociation que devait rédimer, avant l’éblouissante rencontre, l’apprentissage et l’usage de pouvoirs psychiques me permettant d’orienter mes rêves envers la saisie de ce moment décisif, et par-là, de le hâter. L’expérience ne fut pas si vaine puisque malgré les surprises que la vie réelle accorda, depuis, à mon attente amoureuse, j’ai encore aujourd’hui conscience de pouvoir évoluer sous sa lumière onirique. De ce fait, quelques différences et aussi bien quelques ressemblances qu’aient eu entre elles les quelques femmes avec lesquelles j’ai successivement partagé ma vie, je ne doute pas que j’aie projeté sur elles cette image, ce désir mythologiques dont tire encore sa bonne fortune l’expression populaire faisant de l’aimée « la moitié » de l’heureux aimé.

Ces femmes furent pour moi successivement comme « ma moitié » ; et si tant est que je crois avoir changé depuis quinze ans, depuis trente ans, dans ce labyrinthe qu’est la conscience de soi et de son propre rapport au monde, vers quelle image de mon devenir pourraient me projeter les allègres reflets que j’évoque de ces moments passés, quand ce soir je divague ainsi sur l’idée d’amour sans pourtant la vivre au présent ? L’amour est possession, non comme le vulgaire l’entend, de l’être aimé, mais possession, au sens d’envoûtement, du devenir de son propre être devant celle qui rend absent au monde réel. Qui aime se métamorphose. Et l’épreuve de la durée dans l’amour réclame que cette métamorphose s’accompagne d’une analogue chez l’être aimé : je veux voir en cette double métamorphose la condition nécessaire à l’imagination commune, à la fois ludique et grave, de l’androgynat dans le couple. Aussi l’intelligence de l’amour et de sa situation dans la durée doit tendre à ce que la plus grande ouverture soit donnée à l’imaginaire dont on sait qu’il tend à devenir réel pour mieux fortifier les amants contre la réalité sordide. Mais c’est bien cette dimension de l’imaginaire qui paradoxalement aussi ouvre les dimensions du monde réel que s’offrent en leur échange poétique les amants, échange dont on voudrait qu’il leur soit à jamais indispensable… Je n’ai pas d’autre intelligence de l’amour, je l’éprouve comme sous les feux d’une lumière noire en tant que nécessité, en tant qu’urgence vitale devant sublimer l’échange poétique dans les langages du corps et de l’esprit – et je ne sais rien d’autre par ailleurs qui ait l’allure d’une prédestination, sinon et parce que ce soir il y a de l’orage, un espéré coup de foudre remettant ma subjectivité bien en place, sous l’Etoile.

 

 

 

Patrick Hourihan

SLAG – Groupe d’action surréaliste de Londres (Royaume-Uni).

Traduit par Claude-Lucien Cauët.

Voici ma réponse à votre enquête sur l'Amour : un dessin automatique intitulé : Amour Acéphale.

 

 

 

Bill Howe

Groupe surréaliste de Leeds (Royaume-Uni).

Traduit par Claude-Lucien Cauët.

 

1– Alors qu’il est assez étonnant de retrouver dans ma propre expérience le temps où leurs désirs faisaient des hommes et des femmes de véritables hors la loi, je dois bien reconnaître que dans le Premier Monde, libéral, la démocratie capitaliste dans laquelle j’ai vécu, les dispositions ont changé : lois abrogées, censure assouplie, davantage de voix entendues, changement demandé, autorisations accordées. Cependant les révolutions évoquées par le prince de Rimbaud semblent concerner d’abord la libération des désirs, sans limites physiques ni conséquences, aussi bien personnelles, individuelles que centrées sur l'imagination. Ce sont donc des révolutions permanentes et perpétuelles du moi. Rimbaud nous rappelle la nécessité de l'iconoclasme, et que chacun de nous a quelques vaches sacrées à sacrifier.

 

2– L'expérience de l'amour, l'enchantement initial de celui-ci, possède pour les personnes concernées le pouvoir de transformer le monde, et donc, nécessairement, possède un pouvoir subversif. Il est peut-être la meilleure boussole pour nous guider vers ce point où les deux réalités opposées, subjective et objective, sont réconciliées et où le monde se trouve bouleversé.

L'idée, l'idéal, a le pouvoir de nous rappeler, dans un monde qui se présente comme fixe, centré sur les objets, matériel, limité, que nous avons la capacité d’expérimenter des moments où tout cela est clairement visible comme fabrication et absurdité.

Cependant, ce n’est pas une panacée, l'amour n’est pas seulement tout ce dont vous avez besoin, et si je peux comprendre que l'adhésion à certaines notions romantiques soit une question de choix, et donc d’idéologie, je reste encore largement, et comme une question d’expérience, engagé dans la notion, comme disait le regretté Don Van Vliet, de ... « Love Over Gold ».

 

3– Non. Ma propre expérience confirme la possibilité d'aimer plus d'une personne.

 

Mon intelligence de l’amour a été trempée et raffinée, forgée, aiguisée, durcie par l'expérience de la perte, cette particulière souffrance centrée sur l'absence d'une présence physique, la hantise d'un fantôme qui marche encore au loin ; elle est marquée, guérie, une idée qui a été transformé au fil du temps par son mariage avec l'expérience, le sentiment de la reconnaissance acquise par réenchantement, une flamme mieux comprise en étant éteinte puis ranimée.

 

 

 

Alex Januário

São Paulo

 

 

1– Rimbaud vivait la flamme de l'amour. Amour fou de la poésie, amour sublime du corps, amour absolu de la liberté de briser une façon de « penser dans l'amour » exaltant les principes alchimiques, le mythe de la volonté du cœur saignant.

 

2– L'amour doit être subversif dans tous les domaines de la vie. Il Subversion si ce ne est l'amour sublime Benjamin Péret voir. Je comprends que l'amour sublime, ce est l'essence de l'être catastrophique. La recherche de l'amour sublime comme le plus haut sommet de surréaliste aventure.

 

3– Désir peut être considérée comme faisant partie de ce que nous comprenons comme prédestinée? Je sens le désir est ce qui focalise la lumière qui donne sens à notre être. Le désir est la présence éclairante d'amour. Il est entendu que ce désir ne est pas seulement liée à la chair, est la réalité la plus épris par définition: une grande expérience, l'expérience qui transgresse l'homme.

 

 

 

 

 

 

Elva Jozef

SLAG

Traduit par Claude-Lucien Cauët.

 

Tournoyantes araignées plus fortes encore ; le bord de la réalité aussi à relever.

C’est ! C’est.

L’amour.

Tournoyantes araignées dans les chambres vides, vides des flagorneurs du chuchottement, qui étaient là dans leur mielleux pus suintant.

L’amour.

Il est plus fort encore que la houle la plus douce, un fil d’araignée qui tisse dans sa chambre la couverture de son lit. Il s’est endormi, ne respirez plus. Il dort, ne le réveillez pas. Il rêve.

L’amour.

Il est au bord de la réalité, rechignant à s’élever de nouveau.

L’amour.

Il est trop furieux pour vous.

Ne me demandez pas qui je peux aimer. Comment, « je peux » ? Qui va me permettre, qui va m’arrêter ? Je pourrais même vous aimer, et vous en seriez désolé. Aimer votre cauchemar d’argent et votre amulette brisée.

Brûle un trou dans ma peau jusqu’à l’os.

L’amour.

Absurdité. L’amour se moque de vous. Aimer le con vicieux, la tête rugissante et monstrueuse, la mort pendant l’orgasme, le crachat mousseux qui s’écoule sur un visage, le sperme qui s’écoule entre mes jambes.

L’amour.

Un infiniment petit et super-massif trou noir juste en face de vos yeux. Vous tombez dedans maintenant. Allez, tombez.

L’amour.

L’amour peut se baiser lui-même, et il le fait, indéfiniment, s’étranglant et riant et pleurant et se baisant, pris de folie avec les chaussures de sa mère, gloussant, provoquanr des ravages dans les chaussures rouges.

L’amour.

Ne le posez pas sur cette putain de table. Je viens juste de la fabriquer cette table. Je ne veux pas que votre amour entre ici et foute la merde. Je dois manger sur cette table.

L’amour.

 

 

 

Rik Lina

(Pays-Bas). Posté de Tavarede, Portugal, le 2 juin 2014

Traduit par Claude-Lucien Cauët.

 

1– Au début des années 60 je le pensais aussi, il s’est avéré que nous nous sommes réjouis trop vite…

 

2– L’amour est une puissance très forte, peut-être la plus forte ? Oui, il peut être subversif, surtout quand il est associé à la liberté.

 

3– Dans la vie, chaque individu entre en contact avec un autre être humain susceptible de répondre à son amour secret. Cela peut se produire au début (j’avais tellement de chance que ça nous arrive) ou plus tard… mais je ne crois pas que l’amour soit prédestiné, vous avez à le reconnaître et à lui donner tout ce que vous pouvez. C’est toujours mon opinion.

 

 

 

Michael Löwy

 

 
 
1– La plus étonnante révolution d’amour a eu lieu au XIIIe siècle : ce sont Francesca da Rimini et Paolo Malatesta, les deux amants assassinés par le mari jaloux, condamnés pour l’éternité – comme libidineux – à tournoyer ensemble dans un tourbillon, selon la Divine Comédie. Le mari n’a pas été condamné, il était « dans son droit ».

Les amants damnés par Dante accomplissent une révolution au sens ancien du mot : astres qui tournent autour d’un axe. Voluptueusement enlacés, Paolo et Francesca sont des étoiles jumelles qui tournent éternellement au cœur des tempêtes, des ouragans et des galaxies. Est-ce à ce couple d’amoureux en état de révolution permanente que pensait le Prince de Rimbaud ? Les révolutions futures de l’amour, les métamorphoses surréalistes de l’Eros, sont délicieusement imprévisibles ; elles trouveront peut-être dans cette constellation céleste/infernale une source enchantée.

 

2– Francesca et Paolo ont payé de leur vie un amour subvertissant la famille, le sacro-saint mariage, les lois de l’Etat et de l’Eglise, l’ordre social et politique, les règles de la bienséance, l’autoritarisme patriarcal et, comble de l’insolence impie, les décrets de Dieu le Tout Puissant lui-même. Le même vaut, mutatis mutandis, pour Marie la Magdaléenne et Yehoshua Ben Yossef, Abélard et Héloïse, Lancelot et Guenièvre, la religieuse portugaise, Peter Ibbetson et sa bien aimée duchesse Mary of Towers et tant d’autres, possédés par le Démon du Midi et la Diablesse du Soleil Couchant, et dotés, par le Prince de Rimbaud, du pouvoir magique de Tout Renverser, au Ciel comme sur Terre : trônes, autels, bastilles, Ubus-rois et même le Dieu-Crocodile de la Bourse de New-York.

Comme la secte des Ophytes, adeptes du Saint-Serpent biblique, comme les féroces tupi-guarani du Haut-Xingu, comme les Sélénites, habitants de l’astre Fengari, comme les disciples du Prince Piotr Kropotkine et d’Enrico Malatesta – lointain descendant de Paolo Malatesta – les amoureux ne reconnaissent ni Dieu ni Maître.

 

3– Nous pouvons aimer une infinité d’êtres pendant notre vie, d’amour charnel, de passion fiévreuse et de tendresse désirante. Mais un seul de ces êtres nous est prédestiné, c’est notre Francesca da Rimini ou notre Paulo Malatesta, avec lequel nous allons tournoyer voluptueusement jusqu’à notre dernier souffle et au-delà. Ce sont les êtres auxquels nous lient les attractionibus électivis des alchimistes, les Wahlverwandtschaften de Goethe, bref, des affinités électives, entre les âmes, les corps et les sexes – qui sont la partie la plus charnelle de l’esprit et la plus spirituelle de la chair.

L’amour n’est pas affaire d’intelligence, mais de tourbillon, de tempête, de conjonction astrale, si possible avant le 14 juillet.

 

 

 

Sarah Metcalf

Groupe surréaliste de Leeds (Royaume-Uni).

Traduit par Pierre Petiot .

 

1– Dans ma propre vie, oui ces révolutions ont eu lieu et ont encore lieu. Il y a des moments où mes sens sont animés par l’amour, où le banal se transforme et est ré-enchanté par l’amour.

 

2– L’amour, tel qu’il est vécu, est un pouvoir subversif. Il est un instinct ou une pulsion – irrationnelle, incontrôlable – qui peut défier les règles et les règlements constamment imposées aux pensées, aux émotions et aux comportements des êtres humains, à la fois de l’intérieur d’eux-mêmes, par la psyché, et de l’extérieur, par les conventions et les dogmes. Sous l’influence de l’amour, nous voyons le monde différemment et les perspectives se décalent. À un niveau simple, il affecte ce que nous considérons comme important ou significatif dans la vie. Il a donc le potentiel pour aller à l’encontre ou affaiblir les systèmes politiques et économiques parasites fondés sur l’assujettissement des personnes.

L’amour contient aussi la résolution du conflit entre l’individu et le social, le sujet et l’objet. Il est la projection externe des stimuli internes, l’adhésion à quelque chose qui est en dehors du soi, et complètement distincte de lui, par une pulsion qui génère du plus profond de soi, un désir d’assimiler les mondes intérieurs et extérieurs. À cet égard, l’amour exerce également un pouvoir subversif sur l’ego.

 

3– Je crois que nous ne pouvons aimer qu’une personne à la fois, même si nous pouvons ressentir de l’affection, de l’empathie, de l’intimité, de l’attraction, et d’autres émotions liées à l’amour, pour plus d’une personne. Ces émotions peuvent être très fortes et intenses, comme le lien qui existe entre une mère et sa progéniture, et les affinités qui se développent entre compagnons. Toutefois, l’amour que l’on exprime pour la famille ou les amis n’est généralement pas irrationnel et incontrôlable, même s’il peut être difficile à comprendre. Là où il devient irrationnel et incontrôlable, il entre potentiellement dans le domaine des perversions. Je crois qu’il est possible d’aimer une autre personne à un autre moment, mais ce sera un amour différent parce que le moment et la personne seront différents. L’amour est unique.

 

Je suis mal à l’aise avec le concept de « prédestination », car il implique la négation de la responsabilité personnelle dans le cours de la vie, qu’une personne n’est pas responsable de ses choix et qu’il n’existe en fait rien qui ressemble à un choix. La prédestination implique également la fermeture des possibilités dans une progression à œillères le long d’une route donnée. La prédestination est donc différente de la « rencontre fortuite » par laquelle la dimension étroite où l’existence quotidienne fonctionne la plupart du temps devient manifeste et vole en éclats par suite de la rencontre explosive d’un certain temps et d’un certain lieu. Je crois que nous rencontrons l’amour par hasard, et non par prédestination.

 

La manière dont je vis l’amour comme quelque chose qui exerce une influence sur ma santé physique et mentale a changé de conserve avec la façon dont je fais l’expérience d’être vivante. C’est une constante, mais qui en tant que telle change comme je change, comme la personne que je l’aime change, et comme le monde autour de nous change.

 

 

 

Jean-Raphaël Priéto

1– Je ne suis pas certain que l'évocation de Conte des Illuminations de Rimbaud convienne à l'esprit dans lequel nous aimerions aborder cette Enquête.

Rimbaud évoque une quête d'absolu qui ne parvient pas à s'incarner en un être (« Il voulait voir la vérité, l'heure du désir et de la satisfaction essentiels ») ; un idéal quasi mystique qui n'échappe pas au narcissisme, un nihilisme de type bouddhique qui ne réalisera pas son dépassement (« La musique savante manque à notre désir »).

Si j'entrevois tout de même l'intention de la question, et là, tant dans l'utopie réalisée d'une harmonie sur terre, que dans la véritable transformation des rapports de l'homme et du monde, je répondrai que tout reste à faire. Je crois même que tout restera toujours à faire, exigeant de nous une perpétuelle vigilance et une capacité de subversion de tout ce qui prétendra s'instituer sous le nom de bonheur, de satisfaction, de justice, de droits et de lois ; capacité de subversion qui nous permettra de renverser tout ce qui vacille de par sa prétention à vouloir s'imposer comme définitif.

Mais la question elle-même nous induit à orienter le débat sur un sujet qui ne sera plus l'amour.

 

2– L'amour possède un pouvoir subversif que l'érotisme (son décor, sa mise en scène, sa pacotille, son exhibition narcissique à intention sulfureuse et libératrice) ne possède pas. Il y a belle lurette que l'érotisme fait les choux gras des magazines, de toute une imagerie qui se vend. Toute marchandise est érotisée, l'érotisation est même devenu sa condition première de marchandise ; ce clin d'œil complice du marché spectaculaire est présent dans tous les domaines de la consommation et de la communication. Les séjours de vacances sont érotiques, les boissons sont érotiques, les voitures et les vêtements sont érotiques, jusqu'à nos amuseurs publics et nos Représentants élus du Peuple sont érotiques, ils se doivent maintenant d'être plus des êtres de chair et de désir que des êtres de pensée. A cela s'ajoute la propension de tout un discours culturel sur le langage du corps dans l'expression et les arts qui n'a d'autre effet que d'exclure la pensée, c'est à dire un discours fasciste tel qu'il apparaît dans le sport à travers l'éloge de la performance et de l'exploit physique ou technique. Comme si notre image du corps n'était pas elle-même un produit de notre pensée dans son caractère exclusif ou séparé.

L'Amour d'un être unique, qui enveloppe le désir et le corps se réinvente toujours ailleurs, en tant qu'il échappe à toutes ses formes attendues, conventionnelles ou érotiques-marchandes, possède effectivement un pouvoir subversif ne serait-ce que parce qu'il rend insupportables les contraintes du salariat et la séparation des êtres pour une journée de labeur, qu'il ne tolère pas la prostitution de sa force de travail à un bénéfice autre que celui du désir des individus élus. Cette séparation, cette soustraction à l'exigence supérieure qui les anime leur offrira par ailleurs l'occasion de développer des stratégies de toutes sortes, qui pourront se révéler de véritables enseignements pour tous ceux qui souhaitent échapper au pouvoir des maîtres et des esclaves.

 

3– La question contient un présupposé dans la façon dont elle replace l'amour électif dans le contexte d'une vie et de l'épreuve des faits qui ne peut sans conteste être le fait d'un sujet jeune, mais plutôt celui d'un regard jeté en arrière. Alors, et bien que n'étant pas jeune, je réponds OUI assurément, envers et contre tout, mais je soupçonne tous ceux qui répondent NON de s'accomoder d'étrange façon avec la personne élue. Concevraient-ils leurs rapports avec la ou les personnes aimées en terme d'investissements dont il faudrait à plus ou moins long terme rendre compte à leur conscience  et dont il leur faudrait ménager la mémoire ? Cette tiédeur, ces atermoiements, ce manque d'engagement, ces appréciations mesquines, ces évaluations fines me répugnent et ne relèvent pas de tout ce qui m'a toujours tenu en alerte. Je ne m'attarderai pas sur les différentes attitudes de pose ; celui, marqué par l'existence, qui a fini par s'avouer qu'il n'était pas à la hauteur de l'aventure, celui ou celle qui aime entretenir la réputation d'une imagination riche en fantasmes de tous genres, gagnant le respect et la considération par l'acquisition du statut de pervers polymorphe créatif.

L'être aimé nous apparaît comme « prédestiné » à la façon dont John Donne nous en faisait part : « Où étions-nous donc ? Que faisions-nous avant de nous rencontrer ? », puisqu'ils sont venus au monde à l'instant de leur rencontre. Cette rencontre et le bouleversement de l'entendement qu'elle provoque - dès lors mon regard posé sur le monde sera le tien qui m'envisage comme ton regard devenu mien - prend l'allure d'un destin au regard de ce qui les anime et de l'incandescence de la communion qui les embrasse.

 

Je ne vois pas évoluer dans le temps mon intelligence de l'amour. Je ne sais pas comment peut évoluer dans le temps mon intelligence d'une expérience qui se situe sur un plan ou un mode de connaissance qui échappe aux catégories communes de l'espace et du temps, dans une dimension dialectique de l'éternité et de l'instant et non pas dans la durée du temps qui s'en va (comme disait Léo Ferré dans ses moments de gâtisme descendant).




Michael Richardson

Traduit par Claude-Lucien Cauët.

 

1– Non, pas du tout. Tout ce que nous avons vu c’est une contre-révolution dirigée contre l’amour, dans l’affirmation de l’identité personnelle et la revendication d’une politique identitaire.

 

2– Absolument, mais dans un monde où toutes les relations humaines sont devenues des marchandises, à tel point que le langage lui-même a été submergé par la terminologie de l’entreprise, incitant les gens à penser en termes de « partenaires » plutôt que d’amants, quelqu’un peut-il vraiment concevoir encore ce qu’est l’amour ?

 

3– J’avais l’habitude de le croire et je voudrais y croire, mais la distance qui me sépare des autres semble avoir augmenté, toujours plus grande avec les années qui passent.

Quant à mon « intelligence de l’amour », je ne sais pas si elle a du tout évolué.

 

 

 

Wendy Risteska

SLAG – Groupe d’action surréaliste de Londres (Royaume-Uni).

Traduit par Claude-Lucien Cauët.

 

Méditation de l’amour

Parce que la gravité ...

 

Comprendre les Nouvelles

Apprendre le Joker

Mais après toutes les taxes,

Je veux dire que la jeunesse a un bon

prix et ne se

tire pas en position fœtale.

 

Suce, suce-moi !

 

S’il te plaît laisse-moi te regarder

dans ta

merveilleuse perruque

Et viens (vois ) avec tous les masques du diable /

 

Retire-la ! Retire-la !

 

Je te l'avais dit…

Les démons ne

savent pas d'où ils se forment,

D'où vient

la chère âme.

 

Mais ne t’inquiète pas.

Ce n’est pas ton problème.

Et elle, eh bien

ça ne vaut pas une baise putain, ce foutu

Monde.

 

Sors de ce monde et viens avec moi dans une autre galaxie.

 

 

 



Penelope Rosemont

États-Unis

Traduit par Pierre Petiot.

 

1– Un milliardaire local qui est aussi membre du parti Républicain a changé de sexe. Col-Jay Pritzker, fondateur d’un musée militaire, est devenu Jennifer Pritzker ; à la place des comédies TV fondées sur des intrigues de la vie familiale, un spectacle intitulé « Master of Sex » présente une intrigue relative à l’équipe Masters & Johnson de recherche sur la sexualité; dans un journal Reader populaire une rubrique appelée « Savage Love » donne des conseils sur le sexe oral. À Chicago récemment, la Gay Pride a célébré la légalisation du mariage homosexuel. Quoique la sanction légale de l’État ne soit guère admirable puisque l’État lui-même constitue la force répressive majeure, tout ceci reflète les grands changements sociaux au sein des États-Unis où, dans les années 1970 l’homosexualité était encore punie par la loi dans de nombreux États. C’est dans les villes que les changements sont les plus importants, la campagne reste en proie à des regains religieux hypocrites. Cette nouvelle tolérance reflète les nombreuses révolutions sexuelles qui ont eu lieu. Le divorce, le contrôle des naissances et l’avortement sont légaux. Il y a davantage d’information et on met davantage l’accent sur le plaisir sexuel, en particulier pour les femmes. Les femmes ne sont plus censées être des citoyens de second ordre et de simples machines à produire des bébés. En répondant à la dernière enquête, nous avions considéré la liberté. Notre concept surréaliste de l’amour, et peut-être l’amour véritable, ne peuvent pas exister sans la liberté. L’ amour et la liberté interagissent l’un sur l’autre au travers de l’histoire, ils ont été et restent inexorablement liés.

Depuis ses débuts le Surréalisme a ouvert la voie aux « révolutions étonnantes de l’amour » à travers la célébration de la beauté de l’amour sexuel, des discussions sincères à ce sujet et une littérature qui l’avait ouvertement étudié. Profondément influencé par Freud, nos idées encourageaient l’expérimentation sexuelle et la subversion de la pensée culturelle dominante mise en avant par la religion répressive. Les surréalistes ont ainsi été des leaders dans la lutte pour l’expression d’une sexualité plus libre. Au début des années 1960, L’Âge d’Or était toujours interdit aux États-Unis. Au delà de l’art et de la littérature, les films surréalistes, en particulier ceux de Buñuel, Svankmajer et Arrabal étaient très populaires et ont largement influencé la pensée américaine sur l’amour et la sexualité
Notre groupe pré-surréaliste rassemblé autour de la revue Rebel Worker est arrivé avec le slogan « Faites l’amour pas la guerre » lors d’une marche anti-guerre au milieu des années 60. Nous avons réalisé et distribué des badges et des stickers. Il faut noter qu’il ne s’agissait pas de l’expression « L’amour pas la guerre », ce qui aurait été presque chrétien, mais de « faire l’amour », en référence à l’expression physique et sexuelle d’un désir ardent. Ceci a été repris avec enthousiasme par cette époque particulière de « sexe, drogue et rock’n’roll » et circule encore parfois dans de gentils slogans dérivés tels que le « faites du pain, pas la guerre » d’une boulangerie de Berkeley. Malheureusement, que ce soit avec une excuse ou une autre, la guerre va toujours aussi fort.

Les surréalistes de Chicago ont été influencés par les idées de Wilhelm Reich qui reliaient sexualité refoulée et montée du fascisme. Nous avons également été influencés par la Beat Generation et le cas juridique controversé survenu à propos de la publication par City Lights du poème Howl d’Allen Ginsberg. Nous avons suivi les importantes études scientifiques sur la sexualité de Kinsey et Masters et Johnson.

On dit qu’il existe un « effet papillon », que quelque chose d’aussi petit qu’un papillon qui agite l’air avec ses ailes peut influencer l’Histoire. À Chicago, la publication d’un numéro d’un petit journal Underground nommé Seed a fini par saper la censure par l’État de la presse et des média imprimés. Franklin Rosemont et Bernard Marszalek ont parfois écrit des articles incendiaires pour Seed et un de nos amis surréalistes Lester Dore qui a travaillé sur notre affiche murale Insurrection Surréaliste, a également travaillé sur la conception et la mise en page de Seed. En Décembre 1968, un petit dessin de lui représentant une femme nue a été publié dans Seed, et il y avait aussi une page centrale contenant un pénis, barbelés et Daley le maire de Chicago – une réponse artistique à la répression policière lors de la Convention Démocrate de l’été 1968 à Chicago. La page centrale a également présenté notre slogan « Faites l’amour, pas la guerre ». La police qui avait commencé à réprimer le mouvement, a utilisé cet art-là comme excuse pour arrêter l’éditeur Abe Peck et a effectué des raids en plusieurs endroits de Wells Street qui vendaient Seed, y compris Barbara’s Bookstore et a inculpé les propriétaires de diffusion de littérature obscène. Barbara a été arrêtée. Elle en fut d’abord très déprimée, mais un ami, l’inventeur du spectacle de marionnettes Kukla, Fran & Ollie à la télévision lui a téléphoné, en disant « Salut à toi, gibier de potence (ol’Jail Bird), tu es en train de devenir une vraie célébrité des libertés civiques ! ». Ça l’a requinquée immédiatement.

Barbara’s Bookstore diffusait les Publications Surréalistes, les publications des Black Panthers et d’autres publications du mouvement, en grande partie parce qu’elles étaient recommandées par Paul Garon et Franklin Rosemont qui étaient en charge de la sélection des livres pour le magasin. Supporter de notre travail, elle nous avait même permis de réaliser une vitrine au design surréaliste pour célébrer la parution du premier numéro de Arsenal : Subversion Surréaliste.

La défense, lors du procès pour distribution et vente de littérature obscène, a été assurée par son ami Elmer Gertz, un avocat bien connu des libertés civiques, qui avait en 1963, gagné le procès pour obscénité de Tropique du Cancer de Henry Miller devant la Cour suprême des États-Unis. Le livre de Miller a été considéré comme protégé conformément à la Constitution. Après les événements de Seed, les lois sur la censure dans l’Illinois ont diminué rapidement et le changement quant à ce qui était disponible, à ce que l’on pouvait dessiner, à ce que l’on pouvait dire, était très évident.

 

2– Eros et civilisation de Herbert Marcuse est une contribution importante à la réflexion sur la puissance subversive de l’amour. Bien sûr, la révolution sexuelle n’a pas conduit à la « révolution totale » que certains espéraient. À bien des égards, et la révolution sexuelle et la révolution sociale ont été contenues par « la désublimation répressive » pour reprendre l’expression de Marcuse et par la peur qui accompagne un changement social rapide et une plus grande liberté dans un monde beau, mais dangereux. Cependant, il suffit de comparer nos vies avec la vie de ceux qui vivent sous des lois restrictives dans les sociétés religieuses et traditionnelles pour voir le lien qui existe entre d’un côté « la répression et la violence » et de l’autre « la liberté sexuelle et les possibilités de l’extase amoureuse ».

Le surréalisme, dans sa célébration de l’Amour Fou et de la liberté, est quelque chose de rare au sein des mouvements artistiques et littéraires. Il a une histoire importante, remplie de découvertes sur la façon dont fonctionne l’esprit et d’interventions politiques et sociales, mais cette histoire n’est en aucune façon un dogme. Le surréalisme représente pour nous un mode de vie, une méthode. Nous croyons dans les merveilles de l’avenir, dans les rêves, dans l’expérience… surtout, dans l’expérimentation. Nous croyons en la raison dans la mesure où elle nous aide à transformer nos rêves en réalité. Nous savons que c’est l’amour qui nous permet d’échapper à la prison de soi, à la répression. C’est l’amour qui rend la vie réelle. L’amour au sens surréaliste cherche toujours à faire avancer les limites de la liberté. Dans Rant contre le travail, j’ai observé que « l’amour et la poésie sont les forces mêmes qui nous permettent d’inventer notre liberté. »

Les religions et leurs adeptes, ces adorateurs de la mort, ont été et restent nos ennemis. Nous rejetons la rigidité, le traditionnel, le renfermé, il y a toujours en nous une passion pour le nouveau, pour la découverte. Le désir, inspiré par l’amour sexuel et son insatiable curiosité nous amènent à rechercher les confins du monde naturel et les lieux les plus sombres de l’âme humaine. Aucun faux dieu, aucun contrôle moral ne nous arrêteront. Et surtout, il faut défendre le droit des femmes au plaisir sexuel, le droit des femmes à participer au maximum dans la société et le droit, non, la nécessité pour elles de mener une vie qui vaille la peine qu’on s’en souvienne.

 

3– L’amour prédestiné est un mensonge qui dit la vérité. Être passionnément, follement amoureuse d’une seule personne à la fois semble plus correct. Et aussi, il faut considérer que, dans la façon dont l’esprit fonctionne, il semble que nos vies se composent de plusieurs vies différentes (avec une certaine continuité, mais distinctes). Par exemple, quand j’étais étudiante, cela me semblait être une vie, quand je travaillais au SDS cela semblait être une autre vie, lorsque j’ai travaillé avec le groupe qui a produit l’exposition La Liberté Merveilleuse dans les années 70, encore une autre…

Il y a une chose étrange à propos de l’amour, une certaine qualité magique qui fait que l’on ressent l’amour comme quelque chose de spécial, tout à coup on a trouvé la pièce manquante du puzzle, tout est différent, nous nous sentons connectés au monde, en particulier l’amour fou élu par le surréalisme semble prédestiné. L’occultiste Eliphas Levi écrit : « Quand l’atmosphère magnétique de deux personnes est si équilibrée que la faculté attractive de l’un tire la faculté expansive de l’autre, une inclination se produit qu’on appelle la sympathie ; puis l’imagination tire à elle tous les rayons ou toutes les réflexions analogues à ce qu’elle éprouve, et elle fait un poème de ces désirs qui captive la volonté et elle occasionne entre les deux êtres une ivresse complète de la lumière astrale qui est appelé la passion par excellence ou l’amour. » Ce sont ces analogies, que l’ivresse de l’imagination appelle qui fait que l’amour semble comme il devait être, donc prédestiné. C’est la fascination de l’amour.

On pourrait aimer beaucoup de personnes différentes en particulier sexuellement et avec grand plaisir. Cependant, quand on regarde en arrière l’amour et les amoureux, il est évident que ceux que nous avons choisis comme partenaires et compagnons sur le chemin de la vie changent notre destin, nous construisons nos personnalités ensemble, nous construisons nos idées, nous tissons notre avenir ensemble, nous n’aurions pas été la personne que nous sommes devenus sans l’interaction de l’autre. Donc, si l’on considère « qui on est devenu » une sorte de prédestination affectée par le hasard a tout déterminé. Si je songe aux nombreuses vies qui auraient pu avoir été la mienne, il est certain que mes rencontres avec l’amour, avec le surréalisme ont décrit et défini son cours. Le destin dicté par le hasard. Le hasard brodé par amour. L’amour exigeant par dessus tout le plaisir.

En parlant avec un ami à propos de la méditation, j’ai compris que je ne suis pas bonne dans ce domaine. Je peux écarter le paiement des factures de mon esprit, écarter le ménage de mon esprit, chasser la télévision hors de mon esprit, mais alors commence un défilé d’éléphants qui dansent (et qui voudrait que les éléphants cessent de danser ?), suivis par des girafes noires en manteaux qui courent un marathon, suivies par la lave fondue et incandescente qui s’écoule des volcans en éruption, suivie d’un nuage de libellules luminescentes qui s’accouplent tout en formant les lettres de l’alphabet, suivies de deux corps humains nus ondulant l’un contre l’autre en une étreinte sexuelle tout en flottant en apesanteur dans une station spatiale autour de la Terre… On m’a suggéré : « Faîtes votre esprit infini et vide comme Dieu. » Mais alors, il était évident que je passerais mon temps à faire… des planètes et à jouer à faire des cataclysmes avec les galaxies. L’esprit demeure en son propre lieu… ciel ou enfer. Pour les surréalistes, la force motrice principale de l’esprit est l’amour qui monte de cette profondeur de notre être fondé dans le désir sexuel et sa sublimation, le désir de créer… l’art, la poésie, les rêves… des mondes, des planètes, des galaxies, si possible… et pour jouer à nos jeux surréalistes avec eux.

 

* * *

 

Quand j’étais jeune, j’étais un peu inquiète quant à l’amour et au sexe. Mais j’ai découvert l’athéisme, la psychanalyse et le surréalisme qui m’ont aidée. L’amour est à la base de la libération. Outre le surréalisme, le mouvement général vers la libération et l’augmentation de la liberté personnelle dans les années 60 est devenu et reste la principale passion et l’orientation de ma vie. C’est l’amour, toujours et seulement, qui nous permet d’envisager l’avenir avec joie et dans une attente extatique. En tant que surréalistes, nous désirons et nous nous engageons à une vie d’amour et de rire, de jeu et de danger, et nous avons beaucoup fait pour déranger et perturber les contradictions qui existent entre nos rêves et les réalités extérieures. L’avenir accomplira encore de nouvelles merveilles et des révolutions encore plus étonnantes de l’amour. À bas la complaisance, qu’elle soit bourgeoise ou autre.

 

 

 

SLAG

Collage collectif adressé par Josie Malinowski.

 

 

 

 

Wedgwood Steventon

Groupe surréaliste de Leeds (Royaume-Uni).

Traduit par Claude-Lucien Cauët.

 

1– Le Prince dans le conte de Rimbaud prévoit des révolutions de l’amour. Ces révolutions ont-elles eu lieu ? Très certainement. On peut s’interroger sur la beauté des femmes dans sa vie. Leurs histoires, les amours passées, les désirs accomplis et les désirs perdus. Quelles révolutions sont venues devant ses yeux ? Les mêmes que devant les nôtres ?

J’ai vu dans l’amour la libération du désir, l’abandon de tout souci de sécurité personnelle. La mise de côté des morales sociales. Les chaînes de l’inhibitions qui tombent en poussière. Le temps lui-même pétrifié dans la poursuite de prochaines rencontres amoureuses. Il y a eu et il y aura toujours ceux qui ont tout donné, voire leur vie à la poursuite de l’amour. Poussé par l’impulsion amoureuse à commettre des actes de bravoure, des crimes odieux, des duels dans la nuit pour défendre un honneur d’amant. Le couple ensorcelé dévaste facilement le jardin de la beauté.

 

2– La puissance subversive de l’amour. Dans sa pratique, l’amour a le pouvoir de tout renverser sur son passage. Des empires entiers sont tombés après l’échec du souverain à défendre son trône. Ses yeux et ses pensées tout à la femme de ses rêves. Une personne très sensée réduite aux larmes par une trahison amoureuse.

 

3– Je ne pense pas qu’il est possible d’aimer une seule personne durant sa vie. Pas plus que je ne vois ma compréhension de l’amour changer au cours du temps. Mais qui sait ce que réserve l’avenir ?

 

 

 

Laurens Vancrevel

(Pays-Bas).

 

1– L’amour et le désir surréalistes, tels que je les conçois et subis, diffèrent essentiellement de leurs origines biologiques – celles-là sont des éléments de la reproduction sexuée. L’amour surréaliste est un amour réinventé et rendu sublime, selon l’expression heureuse de Benjamin Péret. Je pense que Rimbaud a appelé cela justement des « révolutions de l’amour ». Or, les révolutions de l’amour se font incessamment si le couple amoureux ose transgresser la routine banale de l’acte de reproduction, en s’adonnant entièrement au désir illimité.

 

2– Je ne suis pas sûr qu’on puisse parler en toutes circonstances d’un pouvoir subversif de l’amour, mais l’amour possède certainement un pouvoir libérateur par rapport aux conventions sociales et morales. Sigmund Freud a fait remarquer (en son étude brillante La psychologie des foules et l’analyse du Moi, 1921) : « Le deux partenaires amoureux qui dépendent sexuellement l’un de l’autre représentent une démonstration claire contre l’instinct grégaire, contre l’esprit de masses, par leur recherche d’isolement. D’autant plus qu’ils sont amoureux, plus ils se suffisent l’un l’autre complètement. »

 

3– Je suppose que chacun a pris conscience qu’on vit une multitude de vies privées qui se complémentent, se chevauchent, et qu’on éprouve des états d’esprit et de vie contraires aux autres modalités de cette même vie. Probablement, il en est de même pour l’amour, qui est, à mon avis, un ensemble complexe d’attraits physiques, d’entente spirituelle, d’enthousiasmes partagés, de confiance mutuelle sans réserve, et bien d’autres dimensions encore. Voilà pourquoi, me semble-t-il, que l’amour passionné pour un seul être pendant toute la vie ne se présente que rarement, mais je dois confesser que je suis de ceux, je crois, qui sont la preuve du fait que c’est un bonheur possible. Je refuse à invoquer ici la « prédestination » même si elle est de nature athée ; je préfère penser que l’amour d’un couple est gouverné par une harmonie continuellement recherchée ensemble, dans les combinaisons successives des différentes dimensions qui déterminent la vie sentimentale de l’un et de l’autre. Mon « intelligence de l’amour », si je comprends bien ce que ça veut dire, n’a pas évolué essentiellement dans le temps. Ma conviction est que l’amour même est en évolution permanente et imprévisible vers le sublime.


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L'Enquête

1 - Rimbaud évoque un Prince qui prévoyait « d’étonnantes révolutions de l’amour » (Illuminations, Conte)
Vous semble-t-il que ces révolutions aient eu lieu ?

2 - Pensez-vous que l’amour, par son idée ou sa pratique, possède un pouvoir subversif ?

3 - Croyez-vous que nous ne puissions aimer qu’un seul être dans notre vie et, si oui, cet être nous est-il en quelque sorte « prédestiné » ?
Comment voyez-vous évoluer dans le temps votre intelligence de l’amour ?

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