ENQUÊTE SUR LA LIBERTE

Gale Ahrens

Groupe surréaliste de Chicago (États-Unis).

Traduit par Claude-Lucien Cauët.

 

1‑ C’est stimulant pour moi lorsque quelqu’un comme David Roediger ou Robin Kelly ou quelque surréaliste ou anarchiste exige la liberté maintenant. Quand ce mot est utilisé dans son sens orwellien par les figures politiques ou médiatiques du moment ce n’est pas seulement creux, c’est stupide. « La liberté sauvage développe une conscience d’acier. » (Ralph Waldo Emerson). C’est édifiant et c’est une réalité, mais qui le croit ? Les gens préfèrent croire en Dieu qu’en Emerson.

 

2– Nous sommes formés par une culture de non-liberté, si bien que la plupart d’entre nous y sont habitués et s’en trouvent bien. Moins nous avons de liberté, plus nous nous trouvons bien. Nous sommes amoureux de l’anti-liberté, la crainte de la liberté règle nos jours. Le rêve d’une véritable liberté selon Roediger est utopique, et être utopique c’est être sans valeur et irresponsable tandis que ceux qui font pleuvoir des bombes sur tout le monde sont considérés comme le sommet du modèle social de responsabilité. Les gens pensent que liberté sauvage signifie Mad Max, comme si nous n’avions pas cette condition ici et maintenant, avec des psychopathes au pouvoir. Mais plus grande est la liberté, plus grande est la responsabilité. Il ne peut pas y avoir de débat sur la vraie liberté sans un débat sur l’abolition du travail, la fin de la propagande affirmant que l'éthique et la dignité du travail sont des idéaux de vie. « Si vous travaillez pour vivre, pourquoi vous tuer au travail ? » (Tuco, dans Le Bon, la Brute et le Truand). Nous pensons qu’il doit être difficile, voire impossible, d’obtenir une liberté sauvage alors qu’en vérité c’est très facile. Nous avons seulement besoin d’une masse critique de gens qui la veulent et l’exigent.

 

3– Cette satisfaction dans le misérable statu quo veut nous faire croire que l’esprit surréaliste initial de liberté radicale et désespérée est maintenant révolu. Nous jetons un coup d’œil sur la liberté radicale et désespérée lors de tout acte subversif que nous commettons ou dont nous sommes témoins. Ces coups d’œil s’accumuleront, ils deviendront regards, puis extases, et puis un jour nous aboutirons au chemin qui ne se trouve sur aucune carte jusqu’à la liberté sauvage d’Emerson.

 

 

 

 

Laure Battier

 

1– Plus que jamais, notamment dans nos sociétés dites « démocratiques », à l’heure du totalitarisme technologique et politique. 

 

2– Il n’y a pas d’exercice plus difficile que la liberté, notamment celle de pensée et d’agir par soi-même et collectivement. C’est un exercice extrêmement fatiguant. C’est donc beaucoup plus simple, même si on n’est moins heureux, d’être soumis....

 

3– Encore une « arnaque » du Monde, pour faire avaler l’idée d’un monde qui serait aujourd’hui soi-disant libre !

 

 

 

André Bernard

 

1– Le mot ? Qu’en est-il de la chose ? De la liberté du renard dans le poulailler ? De la Liberté états-unienne dominant le monde ? De la liberté de l’esprit créateur ? De…

Il y a dans votre façon de questionner, me semble-t-il, comme un tic, comme un travers « surréaliste » daté et que… vous ne questionnez pas. Il me paraît qu’il faudrait rompre avec certaines habitudes, copiées, un peu trop paresseuses et peu porteuses d’avenir.

 

2– Oui, sans doute, la liberté à laquelle vous pensez fait peur ; c’est une liberté qui coûte, dangereuse pour le confort quotidien quand on n’en reste pas au « mot ».

 

3– Pour moi, la liberté ne peut être ni « radicale » (Qu’est-ce que ça veut dire ?) ni désespérée ! Laissons la « liberté radicale » aux esprits exaltés et le désespoir pour des temps meilleurs. La liberté à laquelle vous pensez devrait être un souci quotidien et une projection pratique vers un futur proche.

Mais à quelle liberté pensez-vous ?

Et on pourrait jouer aussi avec le mot « révolte » et aussi avec quelques autres…

 

 

 

Emmanuel Boussuge

 

Le questionnaire, tel que je le perçois, manifeste en lui-même le sentiment d’une inquiétude pour la liberté. Je partage pour ma part l’idée d’une menace pesant sur elle. Encore faut-il distinguer. Je ne crois pas que la liberté individuelle (ou les libertés individuelles, comme on voudra) soit réellement menacée en elle-même, du moins dans des pays tels que la France. Ce qui coince, à mon sens, et cela sabote sans doute à la base la confiance que l’on pouvait avoir dans la notion, c’est l’articulation entre cette liberté individuelle, qui sur certains plans s’est même approfondie, et sa manifestation en tant qu’elle doit passer par le collectif pour exister. Il y a là quelque chose à réinventer, sans que rien ne soit évident pour le faire. Le flottement contemporain à cet égard mènerait s’il se prolongeait à un grand désarroi. Je crois profondément cependant, par une sorte d’optimisme viscéral, que les grands bouleversements qui s’annoncent notamment en Europe avec la remise en cause des institutions post-nationales et post-politiques et l’éclatement programmé de la voie néo-libérale qu’elles nous assignaient comme seul horizon, seront propices à de nouvelles synthèses sur le plan qui nous intéresse. À nous d’être prêts au surgissement du nouveau sans attendre retrouver les repères anciens en majesté, tels qu’ils ont pu être élaborés jusque-là, ni désespérer de la bonne vieille boussole-liberté.

 

 

 

Douglas Campbell

Groupe surréaliste de Leeds (Royaume-Uni).

Traduit par Guy Girard.

 

1– Oui, malgré tout. Malgré la liberté de choisir entre deux identiques fournisseurs d’électricité et d’identiques partis politiques. Malgré la liberté de travailler plus que quarante-huit heures par semaine et de faire des emprunts au jour le jour avec intérêt illimité. Malgré toutes sortes de pseudo-liberté non voulues et imposées à chacun, une conscience de la liberté existe ici et maintenant en chacun de nous, et elle peut inspirer des refus abrupts et convulsifs : à la façon de cette superbe vieille expression écossaise : « RIEN A FOUTRE DE CE JEU DE TROUFIONS ! »

(J’avais toujours pensé que ce « jeu de troufions » signifiait une quelconque autorité militaire ou pseudo-militaire, mais je découvre non seulement que ce « troufion » avait autrefois aussi bien le sens de policier que de soldat[1], mais aussi que le « jeu de troufions » est un de ces jeux de cour de récréation traditionnels, sans fin et à la pratique compulsive, et qu’il peut ainsi se rapporter à n’importe quel rituel obsédant et infantile.)

J’ai reçu votre enquête avec la note suivante du Groupe Surréaliste de Leeds : « je n’étais pas sûr de devoir traduire « liberté » soit par liberty (utilisé rarement dans le parler quotidien) soit par freedom. Le mot liberty en anglais, pour moi, en tant que sujet de la couronne britannique, évoque spécifiquement la Révolution française dans toute sa gloire, et toutes les histoires sans fin associées avec elle : l’odeur de la poudre à canon d’une autre époque. Il y a une tradition vivace qui enseigne l’histoire de la Grande Bretagne sans utiliser le mot révolution, de telle sorte que l’exécution de Charles Ier peut être présentée comme une regrettable incompréhension qui pouvait et aurait dû être mieux réglée par une Commission Royale, dirigée, sans doute, par le type adéquat parmi les pairs libéraux. Dans ce contexte, la « liberté » est une idée nettement plus belle que les douteuses libertés (freedoms) de l’ère néo-libérale.

 

2– Je pense que le degré de liberté qui peut effrayer les gens au point de les pousser à la servitude est calculé à la dernière décimale près par les penseurs et les instituts de police de la pensée qui ont la charge de la direction idéologique de nos sociétés. Aussi mortifères que ces calculs sont ceux qui ne se lassent jamais de les poursuivre. Ce qui est merveilleux, c’est l’absence de peur que les gens ont montré en se battant pour leur liberté dans les rues et les quartiers, ici et là dans le monde ces dernières années. On nous dit d’avoir peur de perdre nos boulots, nos retraites, nos hypothèques, nos assurances-vie – ouvrons une parenthèse pour un petit rire amer – mais pourtant, ce n’est pas suffisant pour nous terrifier tous jusqu’à la complète soumission.

 

3– Pas si éloigné pour moi. Les concepts surréalistes tels que la beauté convulsive, l’humour noir, le hasard objectif et le merveilleux semblent immédiats et tout à fait présents dans ma vie quotidienne. Les pionniers du Surréalisme ont certes pris congé de nous, mais ces expériences sont toujours aussi vivantes et fraîches que lorsqu’ils les ont décrites. La première génération de surréalistes déclarés fut méticuleuse dans sa recherche des racines vivantes du Surréalisme dans l’histoire ; l’histoire n’est pas finie, et je crois que les branches vivantes du Surréalisme sont toujours en train de s’étendre. La liberté radicale et désespérée est toujours à saisir. Vous avez seulement à être prêts à tout risquer.

 

 

 

Claude-Lucien Cauët

 

1– Dans nos démocraties occidentales, la liberté peut-elle encore mobiliser, s’inscrire sur une banderole revendicative ? Certainement pas, car les citoyens dans leur grande majorité s’y croient déjà totalement libres. Conditionnés par les médias, les discours politiques, la publicité, les réseaux sociaux, ils se sentiraient insultés par le moindre doute à ce sujet. Une confusion est habilement entretenue par ceux qui y ont intérêt entre individualisme et liberté. Il suffit de flatter l’individualisme – égoïsme, possibilité de consommer et de s’imaginer choisir ce qu’un consomme, quart d’heure de célébrité, etc. – pour que les hommes et les femmes se croient libres. Personne n’a l’idée de revendiquer ce qu’il croit déjà posséder.

On peut aller jusqu’à dire que la substitution habile de l’individualisme à la liberté a pour conséquence effrayante que les individus ainsi choyés ne savent plus ce qu’est, ce que devrait être la liberté. D’où il résulte que la tâche la plus urgente consiste à dénoncer cette imposture, à décrire partout le conditionnement sournois qui est à l’œuvre, à convaincre par tous les moyens – dont l’humour n’est pas le moindre – que notre société est un théâtre où chacun joue au héros libre tout en se conformant scrupuleusement à un rôle écrit par on ne sait trop qui.

 

2– Oui, et cela aux deux niveaux où la liberté peut s’invoquer.

Le liberté fondamentale, ontologique, de l’être humain (si on pense qu’elle existe) effraye, car elle implique une négation du déterminisme absolu et, par voie de conséquence, une négation de Dieu en tant que cause imparable ou en tant que garant d’un destin. Et l’absence de Dieu est hélas pour beaucoup d’individus, privés de leur destin, une source d’angoisse.

La liberté pratique peut effrayer elle-aussi puisqu’elle implique une responsabilité de nos actes dont nous devrons répondre le cas échéant. Il est plus confortable de s’en décharger en la transférant à une autorité supérieure. D’où la tentation de la servitude volontaire, si bien décrite par La Boétie, envers Dieu, cause ultime, ou envers les maîtres humains, despotiques peut-être, mais tenus pour responsables. Et, là encore, cette servitude s’installe dans l’illusion d’un libre choix revendiqué.

C’est dire que ceux dont la vocation est d’exploiter leurs semblables disposent, lucidement ou instinctivement, à côté de la valorisation de l’individu, d’une seconde stratégie gagnante : entretenir la crainte des responsabilités. Par exemple, chaque catastrophe, petite ou grande, aura nécessairement un responsable désigné et puni. Tout l’art de ceux qui exercent le pouvoir consiste à faire mine d’assumer une responsabilité qui légitime leur supériorité tout en s’arrangeant pour n’être jamais légalement coupables de quoi que ce soit.

Et c’est pour nous une deuxième tâche : montrer que les puissants fuient presque toujours leurs responsabilités, inciter chacun à assumer pleinement la responsabilité de sa pensée et de ses actes sans jamais déléguer cette responsabilité ni à dieu ni à maître.

 

3– La liberté invoquée par les surréalistes de cette époque se voulait en effet radicale, c’est-à-dire qu’elle ne souffrait aucune compromission envers les divers pouvoirs susceptibles de la limiter et qu’elle ne se laissait pas confondre avec les masques qui se réclament d’elle : l’individualisme, l’égoïsme, le pouvoir financier, le prestige… Mais je ne pense pas que cette liberté était désespérée, au sens où elle aurait envisagé sa propre disparition. Farouche et lucide, insolente, violente parfois, elle n’a jamais renoncé ni abandonné l’espoir de s’imposer à tous.

 

 

 

Miguel Corrales

Îles Canaries (Espagne).

Traduit par Michael Löwy.

 

1– C’est la seule capable de mobiliser les personnes pour quelque chose de vrai et non pour des changements qui ne touchent à rien d’essentiel et souvent même pas à l’accessoire. Liberté, poésie, amour, nature : des mots qui gardent toujours, malgré leurs multiples utilisations, leur force et leur fraîcheur, à condition qu’on sache les prononcer, en particulier quand on les met en relation les uns avec les autres.

 

2– La « toute puissante bassesse humaine », comme la nommait Paul Paun, du monde établi, craint la liberté, quand elle ne la hait pas, lui préférant : « vivent les chaînes ! ». Ce qu’on ne pourra éteindre jamais c’est la passion de la liberté, toujours renaissante dans les cœurs ardents qui surgissent et qui refusent de s’accommoder à un monde abject. On ne finira jamais avec la liberté.

 

3– Est-ce un hasard si à cette époque la « liberté radicale et désespérée » n’était pas aussi éloignée des gens qu’elle l’est aujourd’hui ? Qu’est-ce qui peut justifier son « inactualité » ?

Quelques citations sur la liberté auxquelles je souscris :

« Je rejette avec fureur tout ce qui est un attentat à ma liberté. » (Charles Baudelaire) « J’ai besoin d’une somme énorme de liberté. » (Petrus Borel)

« La liberté dont j’ai le plus besoin c’est la liberté absolue. » (Franklin Rosemont)

« Tout homme a droit à 24 heures de liberté par jour. » (affiche dans le bistrot La Fleur en Papier Doré, Bruxelles)

« La liberté ne peut être que toute la liberté, un morceau de liberté n’est pas la liberté. » (Max Stirner)

« Au delà du principe de réalité et du principe de plaisir, seule nous concerne vraiment, durablement, la quête du principe de liberté. » (Eduard Jaguer)

« La liberté est une île au milieu du hasard. » (Marcel Marien)

« La liberté est une sensation. Quelque chose qui respire. » (Paul Valéry)

« Les hommes n’ont jamais le visage plus heureux que le jour où ils abdiquent leur liberté. » (Charles Nodier)

« Il n’y a rien qui terrorise plus les gens que la liberté. » (Jean-Jacques Lebel)

« Ce n’est pas aux esclaves qu’il appartient de raisonner sur la liberté. » (Jean-Jacques Rousseau)

« À quoi sert la liberté de pensée si elle ne conduit pas à la liberté d’action ? » (Jonathan Swift)

« La vraie liberté sera transmutation, ou alors elle ne sera qu’une agitation de cage en cage. » (Gherassim Luca)

« Voulant être libre, je ne le peux pas, puisque autour de moi les êtres humains ne veulent pas l’être, et ne le voulant pas, deviennent des instruments d’oppression contre moi. » (Bakounine)

« Ma liberté n’est pas en conflit avec la liberté de l’autre, mais avec le manque de liberté de l’autre. » (Antonio Maria Lisbôa)

« Pour beaucoup d’entre nous, la liberté et la dignité ont plus d’importance que de vivre longtemps ou d’éviter la souffrance physique. » (Unabomber).

 

 

 

Paul Cowdell

SLAG – Groupe d’action surréaliste de Londres (Royaume-Uni).

Traduit par Pierre Petiot.

 

1– Voilà qui semble une question étrangement anxieuse. Elle semble destinée à encourager un « Oui ! » aussi bruyant que peu convaincant face à des obstacles difficiles. Le malaise qui perce sous la question pointe du doigt une inquiétude plus générale, sensible dans l’ensemble de l’enquête d’ailleurs, qui manque le point même de la liberté.

Idque apud imperitos humanitas vocabatur, cum pars servitutis esset

L’histoire de l’oppression est semée d’oppresseurs revendiquant la langue des opprimés. Ils voudraient notre travail, nos vies, nos amours, nos rêves, et jusqu’aux mots même de nos bouches, mais il ne s’agit pas d’un combat pour un dictionnaire.

Le mot « liberté » n’est qu’une abréviation pour le sommaire d’un monde que nous n’avons pas encore fait, pas encore inventé, pas encore même imaginé. Je suis beaucoup plus intéressé par faire et inventer ce monde, mais je n’ai nullement l’intention de lâcher les mots. Ils ont un rôle aussi dans ce monde futur, nécessaire, et nous les voulons aussi.

La tentative d’appropriation de ces mots par nos ennemis, par ceux qui nous dénient ce futur, peut jouer un rôle relativement limité en attirant l’attention sur la nécessité de les récupérer. Étudiant sous le gouvernement Thatcher, je me souviens m’être explicitement concentré sur l’emploi de mots comme « liberté », « démocratie », etc. Si je me suis senti frustré par l’usage qu’ils faisaient de mots qui avaient pour moi le sens d’un avenir meilleur encore à faire plutôt celui de leur trou du cul entrepreneurial, j’ai aussi senti que je devais trouver des façons de changer le monde pour créer cet avenir.

Les classes dirigeantes à l’échelle internationale ont de plus en plus recours à de tels mots pour à justifier des crimes sanglants. La surveillance de l’État et la réduction des droits démocratiques sont justifiées par la défense de la « liberté ». En Grande-Bretagne le mantra de toutes les factions de la classe dirigeante au cours la dernière décennie a été que « si vous êtes innocent, vous n’avez rien à craindre » de l’escalade des intrusions policières. La classe dirigeante britannique a déjà commencé à marquer l’anniversaire de la Première Guerre mondiale par la défense de son massacre en gros comme correspondant à une guerre « juste », une « guerre pour la démocratie », etc.

Ces mensonges rencontrent une opposition instinctive et viscérale, ce qui suggère que les mots n’ont pas perdu de leur force mais il reste encore une lutte quant à leur contenu.

 

2– Je trouve qu’il s’agit là d’une question profondément désagréable et teintée d’autosatisfaction. Elle tend à déplacer le blâme pour les crimes du capitalisme sur ses victimes. La question donne licence de rejeter ceux qui n’auraient pas encore trouvé les moyens d’articuler leur hostilité à ces environnements politiques des plus écrasants, en les qualifiant simplement de gens « effrayés ». En même temps, elle peut être utilisée pour dispenser les Élus – contents d’eux-mêmes parce eux n’ont pas peur – de tout engagement politique ou poétique visant à briser ce monde brutal.

Après tout, eux ne « préfèrent pas » la servitude...

 

3– La presse libérale est le véhicule de toutes les tentatives pour nous ôter ces mots de la bouche. Dans le passé, lorsque les temps étaient assez bons pour que les libéraux se sentent à l’aise, ils ont pu à la proférer quelques fades platitudes progressistes. Cela a conduit certains à penser qu’ils constituaient une sorte d’allié des radicaux et des révolutionnaires.

Ce qu’ils n’ont jamais été, malgré les associations politiques de gens comme Edwy Plenel par le passé. C’était simplement qu’ils se sentaient assez à l’aise pour supporter de ressentir les affres de la conscience sociale. Maintenant que les temps sont durs pour eux aussi, ils vont devenir plus virulents que jamais. Nous avons le devoir de défendre la véritable histoire du surréalisme, mais ne passons pas notre temps à contrer point par point le broyage insipide de ces voix hostiles. Tenter de convaincre les libéraux n’est guère une façon de dépenser notre énergie – qu’y gagnerions nous pour la peine que nous y prendrions? Qu’est-ce qui pourrait bien constituer un succès en pareil domaine?

Rien ne peut rendre lointaines de manière plus efficace les perspectives de la liberté radicale et désespérée que de perdre notre temps de cette façon. Une réponse beaucoup plus fructueuse consisterait plutôt à continuer notre recherche et notre transformation sans nous demander ce que pensent de nous les voisins derrière leurs rideaux. Cette inquiétude quant à ce que disent les journaux va elle-même faciliter la poursuite de la récupération du surréalisme. Réfuter cela requiert davantage la confiance en ce que nous faisons et disons plutôt qu’en l’autorité des journaux.

Cette question accepte la prémisse esquissée dans l’introduction de l’enquête, selon quoi le monde moderne a « intégré les références et les discours » du Surréalisme. Nous ne nous battons pas pour « des références et des discours », nous nous battons pour le Surréalisme et la surréalisation. Les journaux, continueront de dire ce genre de choses de toutes manières Nous devons continuer à inventer, à créer, à aimer et à rêver le monde nécessaire pour sortir de cet enfer.

 

 

 

Kenneth Cox

Groupe surréaliste de Leeds (Royaume-Uni).

Traduit par Guy Girard.

 

1– Il y a un problème de mots pour bien saisir cette question, les mots anglais « freedom » et « liberty » ayant des connotations subtilement différentes, et tout autant des rapports culturels différents avec le mot français « liberté » et ce qui lui est historiquement associé.

Malgré les usages contradictoires et nuancés de ce terme (et la problématique de l’idée elle-même, depuis le libéralisme « classique » du dix-neuvième siècle jusqu’à l’offensive néo-libérale des dernières décades), pour moi le mot « liberty » – donc peut-être plus que le mot « freedom » – résonne encore néanmoins de façon inspirante. Peut-être est-ce l’ivresse poétique de ce mot hurlé face aux remparts de l’autorité, un mot qui fait toujours écho à un carillon révolutionnaire qui pourrait à nouveau sonner au moment où on l’attendrait le moins.

Pour moi, la liberté (liberty) est un état vers lequel on peut se diriger mais qu’on n’atteint jamais, sinon peut-être en tant que sensation dont on peut quelquefois faire l’expérience dans des moments d’ivresse poétique, tels une prémonition fugitive de ce qui sera. Quand ce moment s’est dissipé, il est impossible d’oublier la dichotomie entre la liberté (freedom), « intérieure » et « extérieure », entre la souveraineté individuelle, la singularité de la liberté (liberty), et la vision utopique d’une liberté (freedom) collective ; du conflit qui peut surgir entre la poésie faite par un et la poésie faite par tous. Le problème reste entier : une idée de liberté (freedom), une fois définie et devenue concrète, tendra à diminuer la liberté (freedom) individuelle. Cela dit, sur quoi peut-on s’entendre sinon sur la poursuite de la quête de la liberté (liberty) ?

 

2– Oui, je pense que beaucoup d’entre nous peuvent trop facilement par panique aller dans la sécurité douteuse de la servitude aux formes subtilement variées, étant données les énormes responsabilités que la recherche de la liberté (liberty) doit entrainer, et ses territoires non répertoriés et sans doute dangereux, son immensité et son vertige.

 

3– Je serais d’accord avec le fait que « la liberté radicale et désespérée » du surréalisme peut sembler lointaine, selon la perspective d’un critique, même favorable à son esprit, mais non pour un surréaliste. Etant donné que ne se fait entendre pour exprimer cet esprit aucune voix de grande portée dans le domaine culturel, on présume qu’il n’est plus du tout présent. Aussi sommes-nous mis de côté avec seulement les voix du passé, nostalgie qui inhibe une compréhension du présent du surréalisme et de ses possibilités futures.

 

 

 

Jan Drabble

Groupe surréaliste de Leeds (Royaume-Uni).

Traduit par Claude-Lucien Cauët.

 

1– Oui.

 

2– Si l’abîme entre « ce qui peut être » et « ce qui est » semble trop grand pour être franchi, alors certains gardent leurs orteils loin du bord.

 

3– Non.

 

 

 

Guy Ducornet

 

1– « Mobilisateur » ?... Si le mot « liberté » ne l’est plus, quel autre mot pourrait bien l’être ? – Je ne vois pas. Je dirais même qu’avant l’égalité – dont on sait qu’elle n’a de chance d’exister que « devant la Loi », avec les résultats qu’on sait depuis 1789 – et la fraternité qui est encore plus aléatoire et illusoire depuis que l’individualisme a pris le dessus – la LIBERTE est sans doute le seul de la triade qui pousse encore des millions d’hommes et de femmes à prendre des risques, et donc à se mobiliser, puis à se joindre à d’autres pour AGIR. C’est du moins ce que j’observe, ici et maintenant, et j’ajoute que c’est ce qui me mobilise et me fait garder quelque espoir.

 

2– Certains semblent en effet préférer la servitude… Oui, cet étrange phénomène est en effet observable… La liberté est fatigante parce qu’elle n’existe pas comme un électron libre, un désir qui se contente d’une réalisation instantanée (et durable) comme n’importe quel objet de désir de consommation… Comme la liberté n’existe pas, en société, sans la responsabilité qui lui est indéfectiblement attachée, elle peut sembler vide et décevante à ceux qui ne savent pas quoi EN FAIRE !

De plus, la liberté n’a pas d’existence en soi (ou dans le vide !): elle n’existe que par rapport à ce qui s’y oppose ; elle n’est satisfaisante que pour ceux et celles qui ont conscience de ce que sont (ou ont été) son absence ou sa privation. Elle exige donc cette conscience particulière en même temps que cette expérience. Je peux donc concevoir que pour certains, telle servitude qu’ils ont connue leur paraisse en fin de compte plus « vivable » que la liberté trouvée ou retrouvée. D’autre part, la responsabilité d’entretenir, de faire vivre cette liberté peut fatiguer certains êtres chez qui l’on a anéanti l’énergie et la volonté d’être depuis l’enfance ou plus tard dans la vie, à cause d’accidents historiques comme la prison, les camps d’enfermement, la torture, etc.) Je ne suis pas sûr que ce soit « la liberté » en tant que telle qui amène certains à préférer la servitude… Nous savons aujourd’hui, mieux que jamais, de quelles innombrables manières on peut asservir n’importe quel individu. Je me garde donc de porter un « jugement » sur cette déplorable préférence…

 

3– Non : la LIBERTE radicale (et forcément désespérée à cause de sa radicalité) des premiers Surréalistes ne me semble pas devoir être plus éloignée aujourd’hui, même si nos aînés venaient d’avoir sous les yeux les hécatombes récentes de la Grande Guerre, après les boucheries des expéditions coloniales qui succédaient aux esclavagismes triangulaires et industriels de l’Occident… précédés par l’esclavagisme séculaire des Arabes, des Romains, etc. etc.… Nous « assistons » aujourd’hui – électroniquement – à de semblables catastrophes humanitaires auxquelles nous ne pouvons apporter de remèdes directs. Mais notre position libertaire d’aujourd’hui, si elle ne nous empêche pas toujours de ressentir un certain découragement ou un certain désespoir, nous permet cependant de continuer à œuvrer, chacun à sa manière, à la sauvegarde de la liberté (ou des libertés) déjà conquise(s) – et le Surréalisme assumé et vécu aujourd’hui me semble y contribuer.

 

 

 

Alfredo Fernandes

 

1– Je dois avouer qu’il m’arrive très fréquemment de me retrouver en situation d’étrangeté absolue devant l’emploi que l’on fait de certains termes qui, à force de signifier tout et leur contraire, n’évoquent plus pour moi que le bruit monotone, persistant et fastidieux d’un moteur au ronronnement poussif. Il en va ainsi du mot « liberté » dont il me faut souligner au préalable que pour ce qui est de sa valeur d’échange dans nos sociétés dites de « progrès » et prétendument « démocratiques », qu’il se caractérise surtout par la fonction éminemment idéologique qu’il occupe. En vérité, on ne le sait que trop : la « liberté » est la meilleure étoffe dans laquelle, de nos jours, la marchandise se taille ses plus beaux habits et le cas échéant, si le besoin se fait sentir, elle rime à merveille avec le mot sécurité et rame on ne peut mieux avec les galériens de toutes les servitudes, les sectateurs de toutes les génuflexions. Dès lors, il me semble que si au sein de la médiocrité environnante la « liberté » est une chose, elle est sûrement ce masque derrière lequel tous les histrions de la parole spécialisée – laïque ou religieuse- nous assènent leurs « vérités » ultimes. Car c’est bien, que je sache, au nom de la « liberté » que le capital et tout son appareil coercitif exercent aujourd’hui leur domination diffuse, tout comme naguère, au nom du « communisme », du fascisme ou du soi-disant Etat Providence, il l’exerçait d’une manière peu ou prou concentrée.

Cela dit, j’en viens à présent à la question posée par mes amis surréalistes pour lesquels la revendication de la Liberté signifie l’émancipation totale de l’homme. C’est là une exigence suffisamment claire, constante et sans la moindre ambigüité pour que l’on s’y arrête un instant.

Car, bien sûr, la liberté est pour moi bien plus qu’un mot, mais une parole qui me semble, ici et maintenant – d’ailleurs la liberté c’est toujours « ici et maintenant » – mobilisatrice et seul capable d’ouvrir une perspective viable. Aussi elle m’apparaît, non pas en tant que point de vue théorique mais comme expérience subjectivement vécue, la pointe la plus extrême et la plus acérée du désespoir ; en tout cas du mien. Comme telle, je la vis essentiellement sur le mode négatif qui est l’allure naturelle de la révolte : rejet de tout ce qui m’entrave, qui me détermine et me leste et me veut enserrer dans le poids mort du passé ou dans des identités imposées et factices qui me sont comme autant de camisoles de force. De là, le désespoir, qui signifie à mes yeux le refus du temps, de l’attente, de toute temporisation et en un mot, de l’espoir – manière de spéculer sur le futur en attendant d’en toucher les dividendes – ce qui est bien la manière la plus abjecte de ramper.

Dès lors le mythe et surtout l’utopie m’apparaissent comme les meilleurs antidotes à toute  forme d’attente : l’utopie qui n’a pas de lieu ni de temps, en tant qu’elle renvoie à mes capacités à créer et à faire déborder le vase de mon « moi », est de tous les lieux et de tous les temps. Elle est, confondue avec la Liberté, dans cet « ici et maintenant » où la parole et son souffle émergent des profondeurs du silence, ce silence si trouble et irréductible pourtant, ce « point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement ».

 

2– En d’autres termes cela revient à se demander si la servitude est un choix, ce qui pose encore la liberté comme un préalable, n’est-ce pas ?

En fait, je pense qu’il y a diverses déterminations au choix de la servitude alors que la liberté, elle, est sans détermination aucune. Quand à la peur… disons que la liberté est une cime autant qu’un abîme et franchement quel est l’alpiniste ou le danseur de corde qui n’a jamais connu la peur ?  

 

3– Fidèle à cet esprit mu par le négatif – voir plus haut – je suis en vérité peu enclin à accorder, sur de multiples questions, quelque crédit que ce soit  aux « vérités » diffusées par les officiels du spectacle. Mais peut-être ce critique veut-il  parler de la mode ? Mais là aussi – je l’ai déjà dit plus haut – le temps me manque pour ces futilités.

 

 

 

Merl Fluin

SLAG – Groupe d’action surréaliste de Londres (Royaume-Uni).

Traduit par Élise Aru.

 

Cette enquête me semble inutile. Elle nous provient du groupe surréaliste de Paris, et semble avoir été envoyée aux autres groupes surréalistes à travers le monde. Il faut ainsi présumer que ceux qui posent ces questions ainsi que ceux qui y répondent sont déjà tous convaincus que l’esprit surréaliste recouvre toujours en effet un sens profond et persistant. Si nous pensions que l’esprit surréaliste ne faisait plus sens, nous l’aurions tout simplement abandonné, et ainsi nous ne répondrions pas à cette enquête. Peut-être y a-t-il quelques membres du mouvement surréaliste qui aiment se répéter et répéter aux autres ce qu’ils savent déjà, qui trouvent un certain confort à affirmer encore et encore les principes de base comme s’ils étaient de nouvelles révélations. Nous avons tous besoin de confort de temps à autre alors que nous vivons dans un monde abominable, et la réitération de platitudes peut servir ce but pour certains. Mais confort ne signifie pas progrès. Si le surréalisme souhaite garder son tranchant, et même l’affuter – et c’est bien ce désir qui paraît en fin de compte motiver cette enquête – alors nous devons relever le niveau du discours surréaliste international, et non nous contenter d’interminables révisions du b.a.-ba du surréalisme.

Je suis d’avis qu’il n’est pas nécessaire de clarifier le sens de ces mots [liberté, amour, poésie]. Je ne trouve pas non plus que définir des mots-clés soit un projet passionnant, inspirant ou, ce qui importe le plus, poétique, pour le développement du surréalisme. Ainsi, même dans le cas où le paragraphe d’introduction à cette enquête dirait juste – le monde a intégré des références et un discours surréalistes – l’une des méthodes les plus efficaces pour y parvenir a été précisément de réduire le surréalisme à quelques mots clés, quelques slogans et signifiants. Poursuivons nos actions en manifestant activement l’esprit surréaliste à travers nos actes de révolte et notre utopisme concret, et en évitant de réduire cet esprit à quelques mots-clés.

 

 

1– La formulation de cette question, à ce niveau d’abstraction et de généralisation et sans ancrage dans un contexte historique ou social quel qu’il soit, la rend dénuée de sens.

Le mot ‘liberté’ ne m’intéresse pas. Seule sa mise en œuvre m’intéresse.

Penser la mise en œuvre de la liberté nécessite de penser le contexte, la stratégie, et la tactique. Par exemple, cette enquête, comme la plupart des enquêtes surréalistes internationales aujourd’hui, a été rédigée à l’aide d’un logiciel américain de la compagnie Microsoft, et a été envoyée par courriel. Ceci signifie que les questions et toutes les réponses seront surveillées, collectées, et conservées par la NSA. Nous, les surréalistes, qu’avons-nous à dire à propos de cela ? Et plus important encore, que faisons-nous ? Que répondons-nous et que faisons-nous pour la liberté face à la résurgence de l’extrême droite en Europe, ou au faux discours sur l’austérité, ou à la recriminalisation de l’homosexualité, ou encore à la précarisation de la classe ouvrière? Faisons une enquête pour tenter de formuler des réponses à ces questions bien plus difficiles, et peut-être arriverons-nous à quelque chose d’intéressant.

(Pour moi, la stratégie sous-jacente pour aborder toutes ces questions se trouve dans le rejet du travail abstrait. J’ai déjà écrit à ce propos[2] et je serais ravie d’en débattre plus en détails avec mes camarades surréalistes.)

D’un point de vue philosophique – point de vue duquel cette enquête portant sur des mots-clés semble vouloir opérer, quoique que sans parvenir à aller très loin – je dirais que « liberté » a la plus grande signification lorsqu’elle est envisagée comme une moitié de la dialectique entre liberté et nécessité. L’Aufhebung de cette dialectique – le point de fuite de la contradiction, pour utiliser la terminologie surréaliste qui nous est familière – est l’un des buts du surréalisme (mais un parmi d’autres seulement). Cet Aufhebung est quelque chose dont nous avons tous une expérience directe, même si parfois cette expérience est seulement fugace, durant des actes d’amour, de création, et d’illumination poétique, lorsque la liberté et la nécessité cessent d’être en contradiction et sont ainsi élevées à un autre plan de la réalité.

 

 2– Cette question me met en rage, puisqu’elle invite trop facilement à des réponses qui traitent ceux qui ne sont pas « éclairés » – c’est à dire toutes les personnes autres que celles qui répondent à cette enquête – de dupes et de lâches à qui l’intelligence et le courage font défaut pour résister à leur propre oppression. Personne aujourd’hui dans ce monde n’a le choix entre servitude et liberté. Au mieux, nous pouvons choisir entre servitude et lutte contre la servitude, une lutte qui est tournée en ridicule et considérée comme futile d’une part et réprimée par une violence brutale d’autre part. Des millions de personnes à travers le monde s’engagent courageusement dans cette lutte chaque jour néanmoins, de manière individuelle ou collective, quelles que soient les maigres ressources à leur disposition. La question que nous devrions poser est plutôt la suivante : comment pourrions-nous tous rejoindre ces luttes à petite ou à grande échelle ensemble et les amplifier jusqu’à ce que le capitalisme se fissure?

Le surréalisme a d’énormes potentiels pour fissurer le capitalisme de cette manière, si seulement nous en venions à ces questions tactiques pour y parvenir de manière la plus efficace.

 

3– Je me fous de ce qui est écrit dans Le Monde ou dans d’autres journaux progressistes.

 

 

 

 

Mattias Forshage

Groupe surréaliste de Stockholm.

Traduit par Pierre Petiot.

 

Il y a quelques semaines une enquête venant de vous a été transmise au groupe surréaliste de Stockholm par le groupe SLAG de Londres (qui l’avait obtenue par le groupe de Leeds, qui l’avait obtenu auprès de vous). Un peu tard, un peu indirect, et avec un grand vague dans la contextualisation et l’extrême généralité des questions. Nous avons discuté de la chose et du concept au cours de réunions et par e-mail – il y a même eu des brouillons individuels de réponses possibles – et même si le temps était sans doute trop court pour parvenir à un accord nous aurions peut-être pu prendre l’option proposée et répondre par une critique des questions. Mais puisque le cadre du projet nous était entièrement inconnu, nous nous sommes abstenus de cela aussi, et avons pensé que nous aurions aimé avoir d’abord une certaine compréhension des préliminaires.

 

Quelle a été la diffusion de cette enquête ? S’est-il agi d’une sélection de contacts ou simplement des surréalistes qui ont pu mettre la main dessus ? Pourquoi le groupe de Stockholm n’est-il pas sur la liste de diffusion du groupe de Paris ? Avez-vous pensé vous appuyer sur le groupe de Leeds pour le distribuer à toute la partie du mouvement surréaliste qui est plus à l’aise avec l’anglais qu’avec le français ?

 

Que comptez-vous faire de réponses ? Juste voir ce qui se passe ? Les utiliser seulement pour votre propre travail d’élucidation, ou pour les distribuer à ceux qui auront répondu, ou à tous les surréalistes, ou encore dans le cadre d’une publication ?

L’introduction laisse entendre que vous revisitez certains concepts fondamentaux du surréalisme. Est-ce que cela veut dire que des enquêtes similaires sur l’amour et sur la poésie sont à venir ?

 

Ce ne serait pas nécessairement un problème que les questions soient brèves et très générales, si le contexte était décrit de manière plus concrète. Quel est l’arrière plan quant à votre propre activité ? Voudriez-vous que d’autres que vous rappellent quelques notions de base, ou en avez-vous discuté entre vous et êtes-vous parvenu à un tel désaccord que vous vouliez vérifier s’il y a un consensus parmi les autres surréalistes, ou bien voulez-vous simplement sonder le terrain avant de lancer quelque nouvelle perspective ?

 

Quels sont les éléments du contexte historique contemporain que vous considérez comme ayant un impact sur les questions ? Une citation du Monde, de quelque faiseur d’opinion désemparé ne semble guère pertinent ! Est-ce vraiment de ce sens de la liberté tout à fait abstrait qu’il est question ? (Mais alors, pourquoi se soucier des modes superficielles parmi les intellectuels ?) Qu’en est-il des conséquences les plus tangibles de la trajectoire de l’idéologie néolibérale ? Qu’en est-il des différentes tentatives désespérées et des expériences souvent mauvaises de mise en œuvre d’un sens de la liberté éternellement lancinant dans le mouvement anarchiste et ses mouvements connexes ? Qu’en est-il du questionnement psychanalytique de la notion de liberté des années 60 ? Qu’en est-il des conséquences pour la notion de liberté du capitalisme néo-barbare sanglant actuellement à l’œuvre, des mesures d’austérité et de la destruction des fonctions sociales dans la société ? Est-ce que ces choses-là ont des conséquences sur les questions que vous posez ? N’est-ce pas là exactement les questions que vous posez sans le dire ?

 

merveilles

 

 

 

Beth Garon

Groupe surréaliste de Chicago (États-Unis).

Traduit par Élise Aru et Claude-Lucien Cauët.

 

Oh liberté

 

S’il y avait un remède pour la sensation au creux de ton estomac quand les arbres anciens se remplissent de drapeaux carnivores et que les mécanos de la course chevauchent le ciel étoilé jusqu’à la ruine… ce remède serait la liberté.

En criant « ne prenez pas de substitut », saute sur le dos du Fresian d’Apollinaire et perce la cause effrayante

                             

de

pleurs de bébés drogués

vol de votre identité

meurtre de la girafe

dépouillement de la robe de nature

car la liberté redressera ces torts

 

S’il y a une réponse à la question des lacs de cendres reflétés sur les stèles sanglantes qui remplissent les galeries de toutes les salles d’audience… cette réponse est la liberté.

 

 

 

 

Paul Garon

Groupe surréaliste de Chicago (États-Unis).

Traduit par Guy Girard.

 

LIBERTE

Imaginez un cercle à l’intérieur d’un carré, un cercle dont la circonférence touche le carré en chacun de ses quatre côtés. Est-ce que le cercle pense que ces petits espaces laissés libres dans les angles du carré sont la liberté ? C’est ainsi que je vois aujourd’hui le problème de la liberté.

Menons-nous une quête ? Comment pouvons-nous la mener si nous ne savons pas comment définir l’objet de nos recherches ? En tant que surréalistes, nous nous considérons nous-mêmes comme des « spécialistes en révolte », et nous devons l’être. Mais nous vivons une époque où le carré est pressé contre le cercle, et ces petits espaces dans les coins semblent de plus en plus petits.

C’est la myopie d’aujourd’hui qui se trompe en prenant ces espaces dans les coins pour la liberté, et c’est à l’extérieur du carré que se trouve la vraie liberté. Au niveau basique, beaucoup de gens le savent et nous avons ainsi la description actuellement en faveur de la créativité, de la pensée « hors de la boîte ». Nous entendons cela constamment, de la part de gens qui ne réalisent pas combien ils sont loin d’une notion claire de la vraie liberté de l’esprit. Ils essaient de penser hors de la boîte de telle sorte qu’ils peuvent finir avec de nouvelles idées pour le commerce des chaussettes. N’est-ce pas magnifique ?

Mais comment pouvez-vous les blâmer ? Bien sûr ils sont effrayés par la liberté. Dans la vie quotidienne moderne, les limites que nous nous mettons à nous-mêmes sont celles de notre propre confort. Qui est à blâmer ? La société ? La classe dominante ? Nous-mêmes ?

Être sans entraves devrait être la formule favorite de chacun, et les moyens que nous choisissons pour y parvenir impliquent souvent le désespoir. Le premier pas à faire pour devenir un surréaliste a toujours été de découvrir ses propres limites, en même temps que l’urgence parallèle et simultanée de détruire ces frontières. D’avoir pris la mesure de l’ennemi, qui ne voudrait en être désespéré ?

Et si l’ennemi était ces troubles au fond de chacun ? Est-ce que cela mène à la désespérance ou au désespoir ? Cela a toujours été le point d’équilibre sur lequel le surréalisme s’est précautionneusement tenu. Crevel, Sage, Tanguy et tant d’autres sont tombés dans le désespoir. Tant que nous sommes sur cet équilibre, comment un projet surréaliste actif pourrait être mené autre chose que la désespérance ? C’est la seule attitude qui puisse fonctionner.

Quand la liberté est en jeu, c’est la seule possibilité.

 

 

 

Joël Gayraud

 

1– Oui, ce mot me semble même être le seul sur lequel puissent se condenser les aspirations de toute une population. On le voit aujourd’hui dans les événements de Kiev. Les Ukrainiens se soulèvent moins pour entrer dans l’Union européenne que pour éviter pendant qu’il en est encore temps leur enfermement dans la « prison des peuples » qu’a constitué, pendant deux siècles, hormis de brèves interruptions, l’Empire russe, sous ses variantes tsariste et stalinienne.

 

2– Hélas, oui, car la liberté est d’abord ouverture à tous les possibles. Or, lorsqu’on n’a aucune idée du contenu de ceux-ci, quand la charge utopique est absente, cette ouverture apparaît comme une échappée sur un abîme. Et nombreux sont ceux qui s’empressent alors de reculer. 

 

3– L’auteur de la phrase citée prend la précaution d’employer la tournure « peut sembler », ce qui laisse entendre qu’il ne valide pas complètement le constat qu’il vient de faire. Il est vrai que ce que pouvait avoir de radical et de désespéré la liberté qui animait les surréalistes jusqu’à la fin des années soixante semble hors de propos aujourd’hui. Pour des raisons objectives, car un certain nombre de combats où s’impliquaient les surréalistes, en matière de mœurs et de censure, par exemple, n’ont, dans une assez large mesure, plus lieu d’être, dans nos contrées dites libérales du moins. Pour des raisons subjectives ensuite, car tout espoir de changer radicalement le monde ayant, pour le moment en tout cas, été effacé de la conscience collective avec la chute du « communisme », avec la disparition de tout esprit utopique de masse, le désespoir lui-même est altéré et fait figure de passion périmée. On n’est plus désespéré aujourd’hui, on est sinistrement déprimé, c’est-à-dire privé de toute énergie, et d’abord de l’énergie du désespoir. Ainsi ce n’est pas seulement de l’espoir que nous a dépossédé le capitalisme avec toute sa placide arrogance, mais du désespoir aussi bien. Cependant, comme les raisons de désespérer se font chaque jour objectivement plus nombreuses, il n’est pas interdit d’espérer d’une nouvelle exigence radicale de liberté. 

 

 

 

Guy Girard

 

1– Le mot de liberté, qu’André Breton croyait « propre à entretenir, indéfiniment, le vieux fanatisme humain », me parait toujours en regard des révoltes et rebellions qui eurent lieu ces dernières années dans les pays arabes, en Grèce, en Espagne, au Québec, en Turquie, et aujourd’hui encore en Ukraine, être un mot, une idée suffisamment chargée de sens pour animer des mouvements de désobéissance, de protestation et de lutte collectives devant des pouvoirs qui malgré la diversité de leurs apparences, gèrent tous l’exploitation et la domination capitalistes. Certes, à ce jour, aucun de ces mouvements n’a réussi à faire durablement vaciller l’ordre établi, ni même à prolonger un désordre souvent plus désirable. Au contraire, de la sanglante guerre civile en Syrie aux lénifiants dosages de répression et d’amnésie administrée (Adorno) dans des contrées plus démocratiques, l’exigence de liberté n’a pu s’incarner concrètement et durablement dans l’invention d’une nouvelle pratique révolutionnaire, qui enfin transmuerait tous les échecs des révolutions du siècle dernier.

Ne serait-ce pas parce que la liberté est d’abord pensée selon les idéaux du siècle des Lumières, idéaux qui sont ceux d’un citoyen idéal qui n’a toujours que peu de réalité, sinon pour égayer des torchons législatifs qui le drapent, le terrifiant réalisme de la lutte des classes hélas encore et encore victorieusement menée par la bourgeoisie ? Car la liberté n’est ni un idéal, ni une abstraction, ni une colombe se languissant dans le poulailler nouménal, mais la qualité d’une expérience de libération ou d’un processus d’émancipation de l’esprit et du corps d’un individu, et qui se change et s’augmente de celle qu’éprouvent d’autres individus. Et cette liberté de l’un, comme l’avait affirmé Bakounine, s’augmente à l’infini de celles des autres individus, elle est une conquête et une jouissance qui n’ont de sens que d’être partagées le plus et le mieux possibles. C’est dans cette approche, qui est commune aux anarchistes et aux surréalistes, que la notion de liberté peut se comprendre comme un désir transmuant les énergies libidinales en révolte contre les arrêts du principe de réalité en une imagination active de ce qui peut surgir et s’inventer au-delà de ses propres limites. A nous, à nos amis connus et inconnus de faire circuler cette idée en la réalisant, ici et maintenant, du mieux que nous pouvons…

 

2– Parce qu’elle n’est jamais donnée mais doit se prendre avec l’énergie de la révolte qui remet en cause tout sens commun, la quête de liberté ne peut être envisagée que comme un risque à assumer, tant dans l’ordre de nos propres désirs que dans notre vie sociale. Le refus d’être asservi entraine nécessairement de veiller à devenir son propre maître et de soi seulement, de ne pas se dérober devant ce qu’implique une conscience autonome. A la libération des servitudes imposées doit correspondre une émancipation de la pensée amenée alors à douter du bien-fondé de ce qui bornait tant son horizon que son expression ; cela est une épreuve dont les premiers résultats peuvent être rebutants si, faute de fête révolutionnaire, ils ne sont pas partagés dans l’amitié ou dans l’amour, ou magnifiés dans l’expérience de la poésie. On conçoit dès lors que sans même avoir à examiner l’arsenal coercitif et répressif dont dispose tout ordre établi, qu’il soit tyrannique ou d’apparence plus démocratique, ni non plus le crédit dont bénéficient encore les mystifications religieuses (le nom de l’une et non des moindres voulant dire : soumission à dieu), il apparaisse hélas à presque tous que l’aventure de vivre doive se restreindre à choisir de jouer soit le rôle d’Ubu Roi, soit celui d’Ubu Enchaîné, tant la liberté, comme l’avait analysé Erich Fromm, fait peur.

 

3– Concernant tant l’esprit du surréalisme que l’idée de liberté, je n’ai rien à partager avec un journaliste du Monde. Bien au contraire. Si ce gugusse était mieux informé ou s’il avait une autre idée de la liberté que celle que défend le journal qui l’emploie, et pour lequel celle-ci trouve sa meilleure expression dans la libre circulation des capitaux, il se douterait que la revendication surréaliste d’avant-hier ou d’hier ne saurait être comparée à un « aujourd’hui » qui sans être autrement précisé recouvre sans nul doute l’actuelle confusion des valeurs. En constante opposition depuis 1924 à l’esprit dominant des époques qu’il a traversées, esprit qu’il a de son mieux combattu, le surréalisme a encore et toujours l’espoir de faire désespérer d’eux-mêmes ceux qui usent et abusent du mot « radical ». Et sans perdre de vue qu’à propos de la liberté comme de bien d’autres choses, il préfère à la morose délectation de bouffer ses racines, le plaisir de cueillir et de croquer ses fruits.

 

 

 

Bill Howe

Groupe surréaliste de Leeds (Royaume-Uni).

Traduit par Joël Gayraud.

 

1– Le mot liberté est devenu inconsistant, indistinct, galvaudé, employé pour commercialiser absolument tout, depuis les bonbons à la guimauve et les serviettes hygiéniques jusqu’aux cartes de crédit, ce qui fait que je ne trouve en lui rien de mobilisateur. Cependant, dans la mesure où j’admets que la liberté est un absolu, un idéal inaccessible, impliquant lui-même une constante révision, des compromis, des flux et des médiations entre le pôle de la « liberté de… » et celui de la « liberté pour… », je considère la poursuite de la liberté – indissolublement liée au monde matériel et au monde de l’imagination, et tout aussi indissolublement unie à sa sœur jumelle la poursuite du désir – comme figurant toujours au centre de mes intérêts en tant que surréaliste.

 

2– Sans doute y en a t-il toujours qui préfèrent la servitude en échange de la sûreté, de la sécurité, et d’un certain degré de liberté eu égard à la précarité qui afflige tant de vies. Il y en a aussi qui peuvent être insuffisamment préparés à accepter les responsabilités, les coûts et les conséquences qu’apportent certaines libertés. En général, le conformisme apporte sa propre rémunération.

 

3– Je ne suis ni pour ni contre. Alors que le monde est nettement différent de ce qu’il était dans la période qui a précédé et suivi la Seconde Guerre mondiale, les mêmes considérables inégalités sociales se perpétuent ; le rythme même du changement, particulièrement pour ce qui est du développement et des conséquences des technologies, apporte de nouvelles menaces ainsi que de nouvelles et subtiles formes d’oppression et de contrainte, et cela nécessite toujours des mesures radicales et désespérées, particulièrement pour contrecarrer et combattre les empiètements sur la liberté d’imagination opérés par l’ubiquité de la prétendue réalité virtuelle.

Le grand défi pour nous, en termes de pratique surréaliste, consiste à éviter la dilution du surréalisme ; c’est-à-dire l’ossification en pure idéologie, accompagnée d’une batterie de clichés stylistiques reconnus et de techniques usées.

 

 

 

Bruno Jacobs

 

1– Dans certains pays et certaines régions, c’est sans doute possible, oui. Dans nos pays il n’y a pas si longtemps qualifiés d’« avancés », non. Il faut inventer un substitut qui devra être plus concret, plus spécifiquement situé dans l’actualité, plus complet et vif.

 

2– Le fait lui même oui, sans aucun doute, ce qui va de pair avec la perte de puissance évocatrice réelle du mot. Dans la propagande et le discours du pouvoir de ces pays « avancés » – en grande part justement pour cela – la servitude est identifiée au mot liberté.

 

3– Oui, c’est une essence essentielle du surréalisme.

 

 

 

Alex Januário

Groupe surréaliste de collage – Brésil

 

1– Lorsque André Breton a déclaré :  «Liberté couleur d'homme», il a mobilisé l'homme surréaliste dans sa totalité alchimique. C’est ce que nous ne devons jamais manquer de chercher, de rêver. La liberté est l'air que nous respirons ou ne sera pas.

 

2– Dans une société mécaniste oui, la liberté est un danger. Soyez servile est renoncez à la liberté dans son essence de transformation. La liberté a toujours combattu les institutions, et certaines personnes préfèrent vivre dans une prison spirituelle et institutionnelle au nom d'une fausse idée de la « stabilité dans la vie » plutôt que de se battre pour leurs rêves et leurs désirs, les éléments qui requièrent la liberté. La rébellion de l'âme est une liberté abyssale.

 

3– Pour ceux qui pensent (s’il s’agit de penser) que le surréalisme a pu se battre pour la liberté mais seulement à une période qui a précédé leur propre vie, ces personnes ne sentent jamais la flamme de la révolte qui est la force principale dans la quête de la liberté. Le surréalisme est la radicalisation de la vie, il n’est donc jamais éloigné des actions de tous les jours.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gaëlle Kreens

 

1– Ici maintenant pour moi c’est toujours à jamais

La liberté mobilisatrice, j’aimerais qu’elle me mette en mouvement plus souvent plus facilement

plus légère

 

2– Parfois je cède de moi-même à la servitude

souvent sûrement

Parfois je suis libre de moi-même

 

3– Le Monde fait un mot-valise transportée sur l’air du temps ?

Dedans, on voudrait voir les désespérés radicaux (dans ce sens-là, éviter le vice-versa – voir plus bas) s’agiter

Mais je voudrais voir un journaliste du Monde face à des surréalistes traités de désespérés.

Danger !

 

 

 

Enrique Lechuga

 

1– Malgré l’implacable opération de travestissements et de mutations dont elle est victime, l’idée de « Liberté » met en branle ce grand désir de tout mettre en œuvre pour re-passionner la vie, pour conduire l’homme vers les conquêtes du possible. Non sous le signe insipide d’une liberté de « vivre sans angoisse »(1) mais sous la constellation d’une liberté qui refuse et transforme la nature humaine pour ainsi ouvrir un espace inouï là où l’inconscient et le conscient sont en unité de multiplication de leurs manifestations dans le réel.

 

2– Oui, quelques milliers de ses plus grands adeptes se comptent satisfaits de leur choix.

 

3– À quoi bon les conclusions journalistiques sur les supposés degrés ou distances de « radicalité » des surréalistes d’aujourd’hui ?

 

(1) Theodor W. Adorno.

 

 

 

Sergio Lima

(Brésil).

Traduit par Alfredo Fernandes.

 

Je débuterai par la critique du mot, la question du mot /du discours « maîtres mots » comme support (voire média), et ensuite du mot « liberté » en ce cas précis.

Comme nul ne l’ignore les papiers acceptent n’importe quel écrit, n’importe quelle parole. Même si l’on prétend que « la poésie se fait avec des mots », je le conteste. Disons qu’il y a des controverses. Les discours se font également avec des mots, et il en est de même des injustices ainsi que des rhétoriques. Cependant les mots ne comprennent pas les images.

Pour moi la poésie se fait avec des images. Intuitivement, bien sûr, j’ai toujours préféré l’image au mot. Depuis mes débuts, poésie et liberté, liberté et amour étaient et sont la même chose. La vision, geste irréversible, c’est ce qui nous donne, c’est ce qui nous figure, nous porte les choses et les idées vers nous-mêmes.

Un avis/annonce, une borne ou mieux encore superbe provocation de liberté maximum reste pour moi « La Lettre au Voyants » d’Arthur Rimbaud.

 

1– Le mot « liberté » pris de manière isolé, non. La « liberté » n’est pas une question de « mobilité » et moins encore d’accès. D’ailleurs, « mobilisateur » est une des expressions des mass-médias et pour cela (de même que pour les autres expressions dont se sert la propagande) sans valeur aucune à mes yeux. Je déteste les mobilisations. Et les accès pour tous également ! Je lutte, aujourd’hui comme depuis toujours, en faveur des fascinations, pour l’enchantement. Je suis partisan du ré-enchantement et non de la mobilisation pour le progrès ou l’affirmation d’une idée qui serait liée à une quelconque production de biens. J’affirme que je suis contre l’hégémonie du Règne de la Quantité sous toutes ses formes, en y incluant les actuelles : électroniques.

 

2– La « liberté » n’est pas le pouvoir, la domination ou hégémonie. Dans notre société actuelle, unidimensionnelle (comme nous le savons déjà) dont les critères socio-économiques s’imposent comme unique étalon afin de valider ses actions, dans une telle société, le contraire de la servitude est le pouvoir et non pas la liberté. La « liberté » n’effraye personne, ce qui peut-être pourrait inquiéter quelques-uns, c’est l’hypothèse d’être libéré du marché, et des marchandages qui régissent le monde entier.

 

J’attire votre attention sur le fait que j’ai dit « être libéré » ce qui n’est pas la même chose que si j’avais dit « se libérer ». Car seul se libère celui qui sait aimer, par exemple.

Je cite cette proverbiale expression de Rio de Janeiro, du « Largo do Machado » : « … ne commence que celui qui sait s’arrêter » ! Se libérer. Et immédiatement nous avons l’image nette, qui ne suscite nul doute, enfin, la vision claire des mensonges qui soutiennent tout le capital et les gadgets de la communication, tous les éléments socio-économiques qui soutiennent notre actualité.

 

3– Non, je ne partage pas ce faux jugement. Mais voyons cela en détail, comme le disait déjà Jack the Ripper :

En premier lieu, il me faut préciser que « l’esprit du surréalisme » s’est formé et se constitue depuis toujours comme une composante du dit « esprit moderne » – dès lors il ne peut être qu’un élément formateur et partie intégrante de notre modernité – sans lequel l’art, voire la Poésie serait toute autre chose.

En deuxième lieu, il me semble que parler d’un « surréalisme d’avant et d’après guerre » n’est qu’une façon de mal l’aborder et, par là même, de s’éloigner de sa réalité, («… si éloigné aujourd’hui ») comme le dit l’auteur de l’article.

Oui, bien sûr, bien éloigné des vérités des guerres et du surréalisme même. Serait-ce que l’auteur parle de l’avant et de l’après Première Guerre Mondiale ? (sic) ou bien de l’avant et de l’après Seconde Guerre Mondiale ? – à moins peut-être qu’il ne se réfère, au bout du compte, à l’entre deux guerres ou même à l’après guerre ? Il serait utile de mieux préciser tout cela, ne le penses-tu pas ? Puisque en réalité, c’est cet esprit de contestation de la société des guerres, des armements, des nationalismes et des capitaux, qui est à la naissance du grand refus de Dada et de la révolte du Surréalisme – révolte qui s’est poursuivi à travers les décennies 50 et 60 et même bien après, il suffit de lire Rosemont et Marcuse, ou encore La Civilisation Surréaliste.

Troisième et dernier point : il me semble que cette fameuse « liberté radicale et désespérée » ne constitue rien d’autre qu’un louvoiement moral et même moraliste, sinon une manière absolument indue de poser la question. Voyons plutôt :

Pour la morale on connaît assez bien la position des surréalistes.

« Radicale » cela signifie à la racine, partant des principes, de formation et/ou au sens stricte… – et c’est bien ainsi, puisque « liberté » (ou le mot liberté) est un principe en soi et pour cela même ne saurait supporter qu’on lui accole la moindre adjectivation – ainsi ceci nous mène à essayer de penser (si toutefois nous le pouvions) à quoi pourrait bien ressembler une « liberté non radicale »… sans blague, on dirait presque que nous sommes au Brésil, où prédomine la raillerie de toute chose !

« Désespérée » – que veut-on insinuer par là ? Se réfère-t-on à un quelconque cas d’hystérie ou de perdition ? Si je ne m’abuse le terme « désespéré » constitue une des catégories qui donnent leur couleur ou éclairent les morceaux d’abîme de la voracité charnelle.

Dès lors quelle serait donc la couleur d’une « liberté désespérée » !? Serait-elle Bleu-Blanc-Rouge ?!!!

Et pour en finir avec les « poètes libertaires », tout de même, il faudrait bien en revenir aux classiques, il faudrait lire attentivement le « Déshonneur des Poètes ».

 

 

 

Rik Lina

(Pays-Bas)

Traduit par Claude-Lucien Cauët.

 

Multiversum, Journal, entrée 1986.

 

UNE SENSATION DE LIBERTÉ

 

Le processus qui sous-tend le cheminement de mon travail tend à révéler une part du monde de l’idéologie humaine qui n’est pas directement communicable, mais plutôt perceptible comme le crépitement du rythme en musique. Il y a une similitude avec la fascination particulière qui nous submerge lorsque nous sommes confrontés à ces inexplicables « accidents » (rencontres de hasard) au delà de notre compréhension. Tout comme – aux moments critiques – nous nous en remettons automatiquement à notre instinct de conservation, sans se perdre d’abord dans les réflexions qui nous amène à la décision. Pourquoi se perdre dans le comment et le pourquoi qui font que c’est exactement CETTE image qui surgit et pas une autre ? Pourquoi précisément ce détail change ainsi, pourquoi peindre une chose plus avant, en laissant quelque chose d’autre et sans ajouter quelque chose ? L’excitation que je ressens tellement au moment où je décide d’intervenir – ce qui ne veut pas dire sans risque – pour changer l’image entière ou même la détruire… ces idées me donne la conviction qu’il doit y avoir quelque chose de « naturel » avec quoi j’ai affaire. Pendant que au travail j’espère rappeler quelque chose de cette profonde sensation de liberté que j’éprouve en créant.

 

Ajout 2014 :

 

Nous vivons actuellement en des temps où nous sommes confrontés au retour de tous les anciens temps : toutes les façons dont l’humanité a pensé la notion de temps depuis la préhistoire.

Toutes les civilisations, toutes les cultures montrent leur visage aujourd’hui et nous ne pouvons plus longtemps les ignorer ou les nier. Nous avons à travailler ensemble.

Lorsque j’étais jeune un de mes professeurs avait réagi à mon insistance à travailler ensemble et étroitement avec d’autres artistes : « Le Paradis perdu ». Mais aujourd’hui je sais d’expérience que ce paradis est déjà là et sera le futur.

 

 

 

Michael Löwy

 

1– Oui, plus que jamais ! Nous vivons sous un régime, le Kapitalisme (avec un K majuscule) que le sociologue Max Weber avait défini comme « un esclavage sans maître ». Certes, les maîtresubu, les chefsubudetat, les ubupremiersministres, les banquiersubudewallstreet, et autres pompesàphynance existent bel et bien, mais ne sont que des marionnettes, comme les personnages du Karaghiozi, le théâtre d’ombres grec. Les décisions sont prises par un système impersonnel, sourd, aveugle, totalement rationnel et complètement irrationnel : les Marchés Financiers, la Bourse, le Kapital. Nous sommes enfermés (c’est toujours Max Weber qui parle) dans une cage d’acier, une maison de la servitude, comparable aux pires despotismes du passé, mais anonyme, sans visage. La révolte libertaire surréaliste, qui depuis 1924 a clairement manifesté son hostilité irréconciliable à la civilisation capitaliste occidentale moderne, reste une boussole infiniment précieuse qui nous permet de trouver le Nord au milieu d’un brouillard asphyxiant. Benjamin Péret écrivait, dans son essai sur la révolte des esclaves du quilombo dos Palmares au Brésil (XVIIe siècle), que la liberté est le plus impérieux des sentiments humains, l’oxygène sans lequel l’esprit et le cœur s’étiolent. Ouvrons les fenêtres du monde, faisons entrer l’oxygène libertaire, on étouffe ici ! Qu’est-ce que le surréalisme, sinon le marteau enchanté qui permet de casser les barreaux de la cage de fer qui nous emprisonne ?

 

2– Erich Fromm avait publié à la fin des années 1930 un essai intitulé La Peur de la Liberté qui tentait de rendre compte des processus psychiques qui conduisent des individus à préférer le totalitarisme fasciste à la liberté. Mais la servitude volontaire n’est pas née au XXe siècle, elle a toujours existé dans les régimes tyranniques du passé, comme l’avait si bien montré Etienne de La Boétie au XVIe siècle. Aujourd’hui, le brouillard asphyxiant du fétichisme de la marchandise conduit beaucoup d’individus à confondre la liberté avec le libre choix d’un produit sur les étagères. C’est une forme de servitude volontaire qui prend le masque trompeur de la « liberté ». N’appelle-t-on pas « libéralisme » le brutal asservissement au Spectacle marchand ?

Face aux apôtres de cet ersatz de « liberté », aux apologètes et propagandistes de cette misérable contrefaçon, il est temps de faire voir le véritable visage de la Liberté, effrayant, sauvage, terrible et merveilleux à la fois, capable, comme la Méduse archaïque, de transformer en pierre, par son simple regard, ses ennemis.

 

3– Oui, à condition de lire « peut sembler éloigné » comme un jugement inverse : ce qui semble éloigné n’est en fait que très proche, profondément contemporain, formidablement actuel.

Cet « esprit du surréalisme » en quoi consiste-t-il ? Walter Benjamin écrivait, dans son essai sur le surréalisme (1929) : « Depuis Bakounine, l’Europe manque d’un concept radical de liberté. Les surréalistes en ont ». Cet esprit de liberté est-il désespéré ? Benjamin observait, dans le même essai, que le vrai révolutionnaire est un pessimiste, un partisan de « l’organisation du pessimisme ». Mais le pessimisme n’est pas le désespoir : il est un appel à la résistance, à l’action, à la révolte libératrice, avant qu’il ne soit trop tard, avant que ne se réalise le pessimum. Le Principe Espérance, dont parlait Ernst Bloch – lui aussi, comme Benjamin, fasciné par le surréalisme – n’est pas l’opposé de ce Pessimisme Radical : les deux sont dialectiquement inséparables.

Le jour n’est pas encore venu où cet esprit surréaliste de liberté radicale cessera d’être d’aujourd’hui, présent, ici et maintenant, comme un filet de mercure vif insaisissable, un éclair foudroyant qui échappe aux paratonnerres, une tempête tropicale qu’on n’arrive pas à mettre en boite, un couple de fleuves amoureux qui échappent à leur lit.

 

 

 

 

Renzo Margonari

(Italie)

 

1– Je doute que parmi tous ceux qui utilisent la diction « surréalisme » il y en a beaucoup qui ne sachent ce qu’ils disent. La même chose entre l’ambiance littéraire ou artistique. Il y a peu de temps qui est paru « Ce qui sera », Almanach du cinquantième de la revue surréaliste hollandaise « Brumes Blondes ». L’almanach ouvre ses pages par un texte vraiment extraordinaire, « Cartes sur table. Adresse aux surréalistes », d’Alain Joubert, qui provoque des questions pareilles. Moi, je crois qui s’il y en avait jamais eu une raison sociale pour se mobiliser autour de la parole (et sa conception philosophique) de « liberté », l’actualité socio-politique de ces dernières années l’avait rendue nécessaire. Cela pour la raison que l’exigence de se rendre libres est augmentée – car nous avons, aujourd’hui, une meilleure et plus exigeante perception de la conception culturelle du mot. Le surréalisme, libertaire, ne peut donc que se raviver de ça et se renouveler pour son histoire et passé révolutionnaire qu’il a poursuivi dans tous les champs de l’expression poétique ou génériquement culturelle, avec sa participation au mot populaire et sa missionnaire tendance à la didactique libertaire. Bien sûr, pour se confirmer, le surréalisme doit être de même libre de soi-même. Liberté est un mot qui se transforme en se rapportant aux transformations des époques: donc il est toujours mobilisateur. Mon ami Maurice Henry disait : Liberté, c’est un mot surréaliste.

 

2– En tant que surréaliste je suis tout à fait contraire au principe d’autorité. L’on ne peut pas obliger aucun pour autorité. L’on ne peut obliger, baste. Le principe d’autorité conduit exclusivement à la servitude. La servitude n’existerait pas si l’on substituerait l’autorité avec l’amour, le raisonnement, la conviction qui présument la liberté mentale et physique. Pour les surréalistes, je crois que le principe d’autorité oblige un égal et contraire principe de rébellion.

 

3– Non, le concept de liberté parmi les surréalistes n’a jamais été désespéré. Au contraire, il était (est) plein d’espoir.

 

 

 

Christian Martinache

 

1– La liberté est un éternel retour qui reprend sans cesse de la puissance !

 

2– à force d’aménager, à force de concevoir ce qui n’adhère pas, la résignation colle à nos pas ! la servitude exige une discipline que personne néglige ...! 

la parole est sans raison ! juste un son !

la couleur trop ludique

 

à force de contempler l’abus, à force de ne plus imaginer, à force de compulsion

je retiens tout et je lâche prise

n’est-ce pas le désenchantement qui nous poursuit ?

n’est-ce pas l’autorité qui nous endors tout les soirs et masque nos rêves avec des mots cybernétiques !

 

Les gestes de l’habitude nous empêchent de verser innocemment dans l’innommable.

Il suffit de maitriser la disparition :

Mais la désinvolture est fringante et presque un acte d’autodidacte pure,..., un vide entre deux virgules.

La dispute il nous faut la concrétiser

 

L’eau d’une rivière, d’un torrent, du simple caniveau déroule devant nous l’acte sans cesse éprouvé du contresens !

 

 

 

Sarah Metcalf

Groupe surréaliste de Leeds (Royaume-Uni).

Traduit par Joël Gayraud.

 

1– Oui, le mot « liberté » reste mobilisateur. Comme les mots « utopie », « désir », « amour », « rêve ». Si nous ne sommes pas transportés par ce que ces mots signifient, autant cesser de respirer. Il est vrai que la liberté (ainsi que tous les mots que je viens de citer) est constamment menacée d’être détournée et récupérée par son exact opposé, de voir sa signification édulcorée et souillée, alors que, entendue en son sens véritable, elle ne doit souffrir aucune concession. Cependant, la liberté et l’élan qu’elle suscite vont de pair avec un certain pessimisme. La liberté est quelque chose d’inaccessible, à quoi l’on ne cesse d’aspirer et que l’on n’atteint jamais, qui semble même repoussé toujours plus loin, placé hors de notre portée. Peut-être cette mise à distance est-elle un aspect du passage du temps et du sentiment croissant de notre mortalité, dans la mesure où chaque génération entre dans cet âge de la vie où la liberté semble s’éloigner davantage. Quoi qu’il en soit, je pense que c’est là une condition propre à notre époque et à la sophistication toujours plus grande des forces de manipulation et de contrôle. La possibilité de la liberté se fait de plus en plus lointaine.

 

2– Cette question me paraît très problématique en raison de la hiérarchie et du jugement de valeur implicites entre « vous » et « certains », entre les braves qui n’ont pas peur de la liberté et les esclaves qui la redoutent. Je ne trouve rien à redire à la théorie de Freud selon laquelle la condition humaine, en vertu du processus de civilisation et de la nécessité de supprimer les instincts primaires afin de permettre le développement de la société humaine (au moins dans le monde occidental) résulte nécessairement d’une auto-négation de la liberté : la suprématie du « principe de réalité » sur le « principe de plaisir ». C’est l’émergence dans la psyché de ces instincts supprimés et de cette liberté déniée qui constitue le point de jonction et la perspective commune entre la psychanalyse freudienne et le désir du surréalisme de trouver un moyen d’expression pour les aspirations intérieures de l’imagination. Je me trouve aussi grandement en accord avec la transposition que fait Marcuse de la théorie de Freud en passant de l’individuel au social : les mécanismes de suppression de la liberté qui fonctionnent chez l’individu sont les mêmes que ceux qui permettent aux forces du pouvoir de supprimer les libertés individuelles à l’intérieur d’une société. Une relation inverse peut être tracée entre le développement et l’avancée de la civilisation et sa dépendance à l’égard de la suppression de l’individuel par des mécanismes, à la fois internes et externes, qui deviennent eux-mêmes toujours plus développés et sophistiqués.

 

3– De manière générale, l’idée d’une « liberté radicale et désespérée », opposée à l’imposture de la liberté de consommer, me semble très lointaine. C’est une bataille perdue, mais qui y a-t-il d’autre à faire qu’à se battre ?

 

 

 

Mike Peters.

Groupe surréaliste de Leeds (Royaume-Uni).

Traduit par Claude-Lucien Cauët.

 

La liberté en questions ?

 

Pardonnez-moi si la question n’amène pas une réponse simple. Ce n’est pas que les idées de liberté ou de libération n’aient pas de résonance pour moi, mais je suppose que c’est lorsque les autres sont manifestement opprimés que s’éveille la sympathie morale.

Je ressens fortement la nécessité de questionner la traduction de liberté en freedom, car les mots dans chaque langue sont rarement des instruments neutres qui permettent une équivalence interchangeable. Il est nécessaire (quoique pénible) de se souvenir du lourd fardeau de connotations dont ils sont chargés. Freedom, par exemple, porte un bagage très toxique dans les pays anglophones ; il est impossible de prononcer ce mot en Angleterre ou aux USA sans la débilitante puanteur du commerce : l’absolue souveraineté de la propriété privée, et la compétition qui oblige les travailleurs à accepter un salaire minimum.

Est-ce que ce monde, consacré à la bourgeoisie depuis quatre siècles, peut encore être sauvé.

Liberté est toujours le seul bruit intelligible qui soit produit quand le pouvoir capitaliste s’exerce : « libre échange » et « libres marchés » sont le roulement de tambour qui brise toute tentative de solidarité, de responsabilité sociale, ou en fait toute expression d’humanité contre l’économie.

***

La singularité historique de l’étymologie anglaise fait que nous avons un vocabulaire qui dérive à la fois des langues latines (français, italien, espagnol, etc.) et germaniques (néerlandais, danois, suédois, etc.)

Beaucoup de nos mots prennent une double forme parce que les normands nous en ont apportés en français par-dessus ceux de l’anglo-saxon hérité de nos ancêtres germains.

Du français nous avons « liberty » pour les droits légaux et politiques, et à côté « freedom » pour les capacités ontologiques et mentales. Par exemple, nous avons la liberté publique (liberty) et la liberté de la volonté (freedom).

Les distinctions, loin d’être claires, sont typiquement brouillées dans l’usage quotidien, mais il est indéniable qu’il y a une très réelle différence entre être autorisé (par la loi) à faire quelque chose et être capable de faire des choses.

                         FREEDOM                              LIBERTY

                       Être capable                           Être autorisé

                  Avoir le pouvoir d’agir           Avoir la permission d’agir

 

Il est vain de parler de liberté (freedom/liberty) sans penser aux possibles conséquences ou aux réelles contraintes impliquées.

Tout le monde n’est pas capable de faire exactement ce qu’il veut : l’aveugle ne peut pas voir, tout comme les tueurs n’ont aucun « droit » à tuer qui ils veulent.

 

Le libertinage du fantasme

 

1. Tout le monde aime un bon rêve éveillé. Les enfants spécialement apprécient la capacité d’imaginer des possibilités qu’ils savent irréalisables. S’effrayer l’un l’autre avec des horreurs incroyables est une partie du plaisir.

 

2. Un enfant ainsi va au-delà de la simple pornographie, mais en même temps il y a quelque chose de désespérément infantile dans ce qui est appelé cinéma « pour adulte » où règne un réalisme naïf.

 

3. Être capable de visualiser ce que vous ne verrez jamais permet de supposer que vous êtes adulte. Beaucoup de gens tombent dans la croyance aux fantasmes établis, les appelant fois religieuses. Les gens croit facilement que n’importe quoi est possible s’ils l’ont entendu à la télévision.

 

4. Freud a démontré, cependant, qu’il n’y a rien de « libre » dans une association libre. Ce que fait l’esprit obéit rigoureusement à certaines procédures mécaniques pour se surprendre lui-même.

 

 

 

Pierre Petiot

 

Pour le puissant comme pour le vulgaire qui lui est soumis, la liberté apparaît comme la capacité de faire ce qu’on veut. C’est à dire, de sélectionner, de choisir.

Accrochés aux ficelles de la même illusion, ni l’un ni l’autre ne s’avisent que l’on ne veut jamais que ce que l’on peut imaginer, de sorte que les bornes de leur imagination dessinent aussi les limites de leur vouloir et que la puissance des uns comme l’impuissance des autres se trouvent par là soumises à ce qui a été imaginé par des tiers. Ce ne sont pas eux qui tirent leurs ficelles. De là ces airs de pantins qu’ils arborent la plupart du temps. Les termes de leurs choix ont été fixés par d’autres et ce ne sont pas eux qui ont décidé des points de fuites au sein des perspectives où ils sont pris.

Serait-ce alors que l’imagination soit libre ? Pas tant. Car loin de choir du ciel, l’imagination ne prend jamais sa source que de la Vie même, c’est à dire d’expériences, d’accidents, du hasard des rencontres, de l’émergence de régularités neuves, comme des ressacs du temps aussi parfois. Une erreur courante de topologie oppose le vivant à l’environnement, l’interne à l’externe, le moi à tout le reste. Mais la Vie qui est membrane n’a pas attendu Moebius et ses rubans pour faire fi comme feu de tous bords. La Vie n’est pas au monde, elle est du monde. L’imagination n’est pas au-delà du Réel, elle est réelle.

 

1- Le mot de liberté ne suggère ni n’éveille plus grand chose dans l’esprit contemporain pour beaucoup de raisons, parmi lesquelles le fait que nos sociétés sont réputées être libres et nos libertés y être inviolables.

 

Nos sociétés sont libres parce que comme le dit la réclame, c’est écrit dessus. C’est marqué en gros caractères sur l’étiquette, garanti par nos constitutions. De quoi dès lors saurions nous rêver davantage puisque la liberté est ce que nous avons déjà et que par conséquent, la question de la liberté n’existe pas. Le problème ayant été définitivement résolu vers la fin du XVIIIème siècle.

Il suffit de se souvenir du chœur unanime des réactions au mouvement de mai 1968 : comment tous ces jeunes gens évidemment gâtés pouvaient-ils réclamer ce qu’il était notoire qu’on avait déjà ? D’ailleurs à l’issue du mouvement de mai, les professions de foi des listes électorales proposaient toutes comme un seul homme la liberté et la démocratie, c’est à dire en dépit de l’agitation générale des mois précédent, la perspective d’une absence totale de changement puisque la liberté et la démocratie, le consensus courant affirmait que nous en jouissions déjà pleinement avant « les événements ». De plus malins flairaient bien l’entourloupe et pressentaient vaguement ou moins vaguement une manœuvre destinée à couper court à toute velléité de révolte, attendu qu’il paraîtra toujours absurde au bon peuple que l’on puisse requérir ce qui vous est déjà notoirement gracieusement offert. Mais les habiles qui se savent encore bien plus habiles que les autres ne l’imaginent se disaient aussi que le mot de liberté était devenu si abstrait, si imprécis et si vide, tant usé jusqu’à la corde par les luttes menées en son nom et si régulièrement trahies, qu’il valait mieux cesser même d’y songer. Au total, on voit que dans le concret des choses, les habiles ne se conduisaient pas autrement que les autres, de sorte que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possible – ou presque – et que la liberté se réduisait à son fantôme.

Il est troublant qu’on en soit parvenu à des conclusions aussi sinistres et même pour tout dire aussi bêtes, dans une période de l’Histoire où, depuis l’irruption de la Théorie Mathématique de la Communication de Claude Shannon – aussi appelée Théorie de l’Information – un peu d’attention aurait dû faire percevoir que la liberté s’était au contraire scientifiquement révélée être d’une nature si concrète, si physique qu’elle en était devenue mesurable. Je sais combien l’assertion qui suit va choquer, mais enfin, la liberté se mesure et elle se mesure en bits. Je ne parle ici bien entendu ici que de la liberté effective, puisqu’il est difficile de mesurer quelque chose que ne le soit pas. Que dit en effet la Théorie de l’Information de Shannon ? Elle dit que la quantité d’information contenue dans un message est d’autant plus grande que son contenu est improbable. D’une certaine façon, on peut dire aussi que la quantité d’information d’un message est une mesure de la surprise qu’il contient. C’est-à-dire, encore, un ensemble de possibles étant donné, un message correspondant à l’un de ces possibles contient d’autant plus d’information que ce possible est improbable.

La probabilité d’un événement étant grossièrement définie comme le nombre de cas de réalisation de cet événement divisé par le nombre de possibilités offertes, on peut encore dire qu’un message contient beaucoup d’informations lorsque le nombre des choix unitaires qu’il faut faire pour le sélectionner parmi l’ensemble des possibilités identifiées est grand. Chacun de ces choix unitaires correspond à un bit d’information dans le contexte considéré. Mais lorsque l’on utilise ce langage des probabilités qui nous parle de possibles, d’événements, de choix et d’improbable, ne sent-on pas, ne voit-on pas que l’on se trouve au cœur d’un discours sur la liberté ? Comment dès lors pourrait-on évaluer la liberté dans le contexte d’une Théorie de l’Information qui sans le moindre changement de son contenu se trouverait simplement interprétée sous ce nouvel angle ? Simplement en évaluant le nombre de réalisations – c’est à dire d’expressions réelles et effectives – de possibilités rares dans un champ de possibles assez vaste.

Bien entendu, dans un univers où le champ des possibilités est réduit, tel que par exemple dans le cas d’un choix unitaire, entre « oui » et « non », ce qui correspond à un bit – et aussi à un référendum – on pressent que l’évaluation de la liberté devrait conduire à une valeur plutôt faible. Sauf si la probabilité du non (ou celle du oui) était si faible, que sa réalisation effective causerait une surprise absolument considérable.

En poussant les choses presque à la limite, rien ne serait plus symptomatique de la liberté que la réalisation des choses si rares qu’elles apparaissent comme impossibles dans le contexte de ce qui se trouve connu à un moment historique donné. Ainsi, la possibilité pour les hommes de voler – pas tout à fait comme les oiseaux, mais tout de même – est apparue vers la fin du 19ème siècle comme un accroissement de cette liberté qui nous avait été suggéré par l’observation du vol des oiseaux. D’ailleurs, ne dit-on pas toujours « libre comme l’air » ?

Et en poussant les choses un tout petit peu plus loin, n’est-il pas évident que ce qui manifeste la liberté au plus haut degré, c’est l’improbable le plus radical que nous sachions, à savoir ce qu’on appelle ordinairement création ?

Il me faut cependant restreindre un peu le sens du mot création pour satisfaire aux exigences usuelles de la mesure, parmi lesquelles figure celle d’être répétable. Dès lors une création qui n’ouvrirait pas à la possibilité d’une répétition de l’événement associé n’est qu’un simple hasard, pas même vérifiable et hors du champ de la connaissance scientifique. La création, en ce sens restreint, correspond à l’irruption d’une possibilité nouvelle qui peut être reproduite. Il suffit de prendre en compte le fait que la liberté, même individuelle, est chose sociale, contagieuse, ou bien un pur hasard sans grand intérêt.

Je n’affirme pas que nous disposions là d’un théorème, mais je propose que nous disposons bien en l’espèce d’un critère pratique nous permettant, d’identifier de détecter la présence de la liberté et donc aussi son absence : il y a liberté là où il y a création. Et au sens d’une mesure ou d’une évaluation de la liberté, plus il y a de créations et plus il y a de liberté.

Pourtant, si pareil théorème existait, il se trouverait notablement plus beau de ce que l’on peut fortement soupçonner que sa réciproque aurait quelque chose de vrai.

Car si, reprenant la phrase « plus il y a de créations et plus il y a de liberté », je ne la considère plus dans un contexte de mesure, mais dans un contexte simplement pratique, j’exprime le fait que l’irruption d’une création, conduisant à des événements répétables, augmente le nombre de possibles effectivement accessibles et par là-même la liberté, pourvu bien sûr que ces possibles soient non seulement réalisables, mais aussi effectivement réalisés.

Nous avons donc de forte raison de soupçonner que la liberté ne croît que par la création et que la création est la preuve de la liberté.

Nous disposons ainsi d’un proverbe qui peut servir de critère nous permettant d’évaluer la liberté dans un contexte donné, mais aussi de guide pour travailler à l’augmenter.

Pourquoi donc alors désespérons nous ? Simplement parce que nous ne comprenons pas encore ce que nous savons pourtant déjà.

On pourra bien faire à ce qui précède le même reproche qu’on a pu faire à la théorie de Shannon, à savoir que cela ne se soucie pas du sens. Et c’est vrai. Car il peut en effet exister des créations qui ouvrent des possibilités rares, certes, mais insignifiantes. Cette remarque n’ôte rien à la validité logique du résultat quant à la liberté telle que définie comme évaluable ci-dessus. Mais il est en outre facile d’y parer en précisant un peu ce que c’est que le sens.

On peut proposer une approche pratique, expérimentale même, quant à ce qu’est le sens en remarquant qu’en informatique, le sens d’une donnée, c’est l’usage qui en est fait. Une même configuration de données binaires n’a pas le même sens si elle est utilisée par un programme qui l’emploie pour calculer un résultat ou si elle est exécutée par la machine comme une portion de programme (car au bout du compte un programme n’est rien d’autre qu’une donnée binaire).

De manière analogue, on peut dire qu’une création est d’autant moins insignifiante, d’autant plus importante, que le nombre de possibilités secondaires qu’ouvre sa mise en œuvre est vaste. Ou encore, on peut dire qu’une création a du sens – est « importante » – si elle est « riche de conséquences » ou pour employer une comparaison plus vivante, si « elle fait beaucoup de petits ».

On ne juge pas autrement de la valeur des créations scientifiques – qu’un platonisme de principe persiste à appeler « découvertes » – qui apparaissent importantes ou significatives à la mesure des travaux qu’elles suscitent et des nouvelles questions qu’elles ouvrent. Bien que cela ne soit pas dans les mœurs, il ne serait pas forcément inadéquat d’user du même critère en art.

Ne serait-il donc pas bien plus sage et plus raisonnable de se mettre au travail plutôt que de nous morfondre ou de nous désespérer ?

 

2- Ce n’est pas par effroi de la liberté que l’on se jette dans la servitude. La paresse, que l’on loue, l’addiction, que l’on organise, l’inattention à la vie, que l’on entretient sans cesse de mille curiosités vides, y suffisent. Au reste qui pourrait encore songer à craindre ce dont l’ombre de la notion même s’est perdue. Depuis longtemps déjà on est parvenu à imposer une représentation de la liberté comme d’un état alors qu’elle ne saurait exister que comme une activité, comme recherche permanente et passionnée. La servitude est un état, la liberté, non. Il ne faudrait pas dire « je suis libre », mais « je libre ». Il est donc devenu difficile de préférer la servitude à la liberté parce que pour préférer il faudrait pouvoir comparer et que l’un des termes de la comparaison s’est désormais évanoui.

Le goût de la liberté s’est trouvé enfoui sous les très officielles poursuites du bonheur et de l’intérêt. La poursuite du bonheur pour les humbles et celle de l’intérêt pour les puissants. Ainsi l’article premier de la déclaration des droits de l’homme de 1793 énonce t-il que le but de la société est le bonheur commun. Ainsi, dans la constitution américaine, est-il écrit que le peuple des Etats-Unis ordonne et établit sa constitution « en vue de former une union plus parfaite, d’établir la justice, d’assurer la paix intérieure, de pourvoir à la défense commune, de développer la prospérité générale et d’assurer les bienfaits de la liberté à nous-mêmes et à notre postérité », ce que l’on pourrait traduire par « devenir riches par la liberté » (du commerce). Dans un cas comme dans l’autre, on ne saurait guère être plus clair quant à l’inféodation de la liberté au bonheur.

C’est d’ailleurs sur le terrain d’une acceptation de ces objectifs que les aînés de la génération de 1968, acteurs des 30 glorieuses, répondirent aux insurgés de la volonté de vivre que, le programme convenu ayant été réalisé, l’homme heureux n’avait plus qu’à se taire… À quoi la dite génération de 1968 répondit que le bonheur commun ne requerrait pas tant de travaux ni de tracas, puisqu’un peu de sexe et quelques drogues pouvaient bien plus aisément y pourvoir. L’usage des drogues n’étant pas toujours compatible avec « la liberté d’entreprendre » et l’amour chose épineuse, on ajouta quelques grognements de plaisir sexuel à la recette du bonheur commun et la plupart des insurgés de la volonté de vivre retournèrent gentiment au lit et au travail. Tous ? Non. Un petit village, porteur de l’exigence de liberté radicale et désespérée, résiste encore et toujours à l’irrésistible augmentation du bonheur commun…

Dans le concret des choses, on en est toujours là. Mais il restera à la gloire de la révolution de 1968 d’avoir révélé dans toute son évidence le rôle central de l’addiction dans le fonctionnement des démocraties « avancées ». Comme l’énonce Gunther Anders, si l’on veut priver les hommes d’une liberté, il n’est que de leur rendre la chose agréable. Ce n’est pas bien difficile…

Il suffit de lire Helvétius et quelques-uns de ses comparses pour apprendre que « les hommes ne sont point méchants, mais soumis à leurs intérêts ». C’est donc dire combien ceux des hommes qui sont soumis à leurs intérêts ne sauraient être méchants. Et c’est aussi dire d’une même voix qu’il est dans la nature des hommes d’être soumis puisque c’est conforme à leurs intérêts. Et bref, comme l’a lumineusement exprimé le développement de l’esclavage et du salariat dans les Lumières, c’est dire que l’intérêt fait droit. Quoiqu’on ne sache pas bien ce qu’est l’intérêt – sauf toujours le lieu supposé d’une aveuglante évidence quoique bien plus exactement celui d’un évident aveuglement – pour ce qui est d’être soumis, on est désormais un peu au courant. Car la soumission est devenue l’état de tous, des pauvres certes, comme il se sait, mais tout autant comme il se voile, comme il se cache, des riches. Car comment expliquer autrement que par une soumission féroce à certaines addictions, la pulsion sans cesse recommencée des riches et des puissants à tuer en masses pour de l’argent ?

Que le Pouvoir ou l’Argent soient causes d’addiction graves est connu. On sait depuis bien longtemps que le Pouvoir corrompt et que le Pouvoir absolu corrompt absolument. En termes d’expériences scientifiques parfaitement et indéfiniment reproductibles, les derniers dix à quinze mille ans d’histoire humaine l’ont largement prouvé sur une échelle de temps et d’espace d’une ampleur inégalée. C’est l’ancienneté de ces addictions qui les a faites un temps passer pour l’expression de caractéristiques naturelles de l’espèce. De sorte que l’on ne s’est avisé que récemment que l’addiction au jeu, quoique ne résultant pas de l’usage de produits chimiques particuliers ni ne laissant de traces physiques apparentes se trouvait avoir les mêmes effets biologiques dans le cerveau humain que les addictions aux drogues. Encore ne s’est-on avisé d’étudier la chose que parce que les victimes de l’addiction aux jeux d’argent n’étaient pas assez riches pour payer leurs dettes. Car lorsque les riches du monde entier se sont mis à spéculer, transformant l’économie mondiale en un immense casino, personne n’y a vu un problème de santé publique parce que comme les pauvres le comprennent chaque jour à leurs dépens, les riches peuvent toujours payer.

Et pourtant, c’est un problème de santé publique, et probablement même le plus ancien et le plus vaste qui ait jamais été. Car si les addictions des riches et des puissants ne compromettent généralement pas leur santé, en revanche elles compromettent incontestablement la santé des autres. La soumission des hommes aux addictions associées au Pouvoir ou à l’Argent n’a cependant rien de naturel et l’histoire des dernier dix à quinze mille ans montre aussi à qui veut la lire du côté des vaincus, que ces addictions ne se sont universellement imposées que par la menace, la contrainte et la force. Les « lois de l’économie » sont les seules lois « naturelles » dont l’application requière l’emploi répété et quasi permanent de la force des armes.

Non, il n’est nullement naturel aux hommes de désirer exploiter leurs voisins et la preuve en est que même aujourd’hui, après des millénaires de contrainte et de propagande pourtant, la plupart des gens – parmi lesquels aussi bon nombre de riches – s’ils peuvent s’affranchir de soucis aussi oiseux, ayant généralement trouvé mieux et plus intelligent à faire, s’en désintéressent ou s’en moquent.

L’addiction se caractérise par la permanence de conduites nocives en dépit d’une pleine conscience de leur nocivité. L’absence à peu près totale d’actions destinées à éviter le réchauffement climatique apporte l’évidence d’une addiction généralisée. Comme le disait Marx, l’économie est l’opium du peuple.

 

3- Ce qui est désespéré, ce n’est pas la liberté radicale du surréalisme, mais ce monde, qui l’est à ce point qu’il ne sache même plus avoir la force de l’être.

 

 


Patrick Piérart

 

1– Le consommateur a remplacé le citoyen et n’a plus que des rêves de consommateurs. La liberté – pour moi : tendre à la maîtrise de son destin pour le conjuguer à celui des autres et créer une société égalitaire et solidaire – ne mobilise plus beaucoup.

 

2– Cette Liberté est souvent le fruit d’une lutte contre la société actuelle, mais aussi une lutte contre soi-même pour ne pas céder au confort de la facilité; elle a ses victoires et ses défaites dont nous faisons tous l’expérience et c’est sans doute une des raisons qui rendent la servitude supportable 

 

3– Le dadaïsme a été une expérience radicale et désespérée, irrécupérable car fruit entre autres de l’ignominie de la guerre 14/18. Le surréalisme aussi était radical, mais avait la volonté de bouleverser l’art et reconstruire un nouveau monde. La société capitaliste a su récupérer ce qui pouvait lui être utile dans ce mouvement, c’est là son échec. Quels ont été les germes à l’intérieur du surréalisme même qui ont permis cette récupération ? (je pense par exemple à l’image de la femme qu’il véhicule).

 

 

 

Jorge Manuel des Plaisirs

 

1– En parlant avec un ami je fais le lapsus qui se révèle être « la porte que je n’avais pas encore remarqué » (Kafka), celle qui ouvre vers la réponse à la question. Je lui parle d’une « enquête sur le bonheur », au lieu d’une « enquête sur la liberté ». C’est bien ça, la liberté c’est le bonheur. Et vice versa. Et le bonheur ne mobilise pas, il est, se recherche, se vit, se perd, se retrouve.

 

2– La liberté effraie quand on ne la connaît pas, quand on ne parvient pas à lui donner un sens, un contenu. Ce manque, nous conduit à la servitude, on y pense trouver abri, la sécurité, la tranquillité. On fuit la peur du manque et on se protège par la terreur. Mais on aurait tord d’y voir une préférence, c’est à peine qu’on trouve confort dans la servitude faute de pouvoir perdre sa peur dans la liberté.

 

3– D’après des informations confidentielles, les propos du critique auraient été déformés par le Chef de rédaction du « journal de tous les pouvoirs » (Débord, je crois…). Il fallait lire « … cet esprit désespéré d’avant et d’après guerre, qui peut sembler si éloigné aujourd’hui de la liberté radicale du surréalisme. »

C’est l’évidence même !

 

 

 

Michael Richardson

Traduit par Guy Girard

 

1– Je ne vois pas comment il pourrait l’être – en tant que mot il a été si dévalué ces dernières années, le point culminant ayant été avec son usage comme mantra par Bush pendant son ignominieuse présidence, de telle sorte qu’il ne répond plus à rien. Marx a dit il y a longtemps que la liberté est tellement part de notre propre essence que même ses ennemis risquent des revendications en sa faveur, mais peut-être que maintenant ces ennemis ont réussi à la surdéterminer ?

 

2– Oui, cela semble de plus en plus le cas ; cela semble être l’impulsion primaire du mouvement des Anti-Lumières et des fondamentalismes religieux de toutes sortes, c’est peut-être compréhensible quand la notion de liberté a été si avilie par le fondamentalisme du capitalisme néo-libéral.

 

3– C’est probablement vrai. Nous vivons une époque tellement sombre que peut-être il ne peut en être autrement. Quand on regarde le monde alentour, il est difficile de voir autre chose qu’une polarisation d’intérêts, à un point tel que les rebelles fusionnent avec les maîtres. En observant la guerre civile en Syrie, par exemple, on a la sensation troublante qu’Assad pourrait être parmi les protagonistes majeurs le moins horrible (un cas particulièrement troublant parce que son régime a usé d’une si féroce répression en partie pour maintenir une diversité culturelle que la plupart de ses opposants veut apparemment détruire). On peut trouver ailleurs une telle situation avec des niveaux et des formes différentes (exacerbés par des interventions étrangères), qui ouvre la perspective d’une « guerre de tous contre tous » universelle. Prise en tenailles entre des fondamentalismes rivaux (parmi lesquels le libéralisme occidental est le plus insidieux), la liberté n’a guère d’option, sinon de battre en retraite, rendant impossible toute transformation possible du monde. L’autre exigence surréaliste de « changer la vie » se porte un peu mieux, étant donné en particulier l’avancée inexorable de la technologie qui sert de plus en plus ses propres intérêts plutôt que ceux des humains qui en font usage. Cela admis, elle contient une faible lueur de possibilité transformatrice. En fait à plusieurs niveaux elle présente de trop nombreuses possibilités mais sans offrir les moyens de les réaliser, ajoutant ainsi à la diffusion des intérêts et tendant à contribuer à leur polarisation évoquée plus haut. Dans ce processus la « liberté » est déroutée de toute impulsion émancipatrice, devenant simplement la capacité individuelle à faire des choix, mais dans laquelle la multiplicité réelle des choix offerts (la plupart étant dénués de toute substance) rend toute consécration d’une communauté presque impossible. La liberté de choix devient alors une tyrannie du choix, imposant le devoir constant de chercher des possibilités qui filent entre nos doigts aussitôt que nous croyons les avoir isolées parmi la médiocrité générale. La technologie peut seulement contribuer à la réalisation d’une sorte de liberté si elle est arrachée à la poigne de fer avec laquelle les multinationales la tiennent habituellement, mais de plus grande importance serait que nous nous dégagions nous-mêmes de la foi aveugle en ces possibilités, en reconnaissant leurs limites et en nous posant à nous-mêmes les questions qu’Octavio Paz il y a longtemps disait nécessaires d’être basiquement posées à propos de la technologie : « pourquoi ? » et « dans quel but ? ». Le fait que nous soyons maintenant si éloignés de ce que Le Monde appelle « liberté radicale et désespérée » ne diminue pas l’urgence de celle-ci ; en fait cela la rend plus urgente que jamais. Sa réalisation, cependant, dépend du fait d’aller au-delà du sens de l’intérêt personnel pour aller vers une reconnaissance de ce que la liberté d’un seul dépend de la liberté de tous.

 

 

 

Penelope Rosemont

(États-Unis)

Traduit par Élise Aru.

 

Alors que j’erre dans une librairie, un livre très épais m’attire, les Essais de Montaigne. Je lis : « L’imagination me rend la vue d’une prison déplaisante, même du dehors. Je suis si fou de liberté… »

Pour moi aussi, la liberté est une folie, une obsession, une passion. Si une phrase devait me décrire, j’aimerais que ce soit : « Elle a une passion pour la liberté. »

« Dehors » fut mon premier mot mais fut aussi le plus précieux. Je passai mon enfance à me promener autour de lacs, forêts et collines, cela m’a sans doute gâtée, m’a détournée de la civilisation et de ses valeurs. À l’école, les personnages de l’histoire américaine ne m’intéressaient pas du tout, excepté ceux impliqués dans la Révolution de 1776 et dans la Guerre Civile. J’étais particulièrement intéressée par Thomas Paine pour sa capacité à donner voix aux aspirations de son temps, pour sa participation à la Révolution américaine ainsi qu’à la Révolution française et pour sa position antireligieuse et militante. Nous étions obligés de mémoriser le Discours de Gettysburg, mais cela semblait donner l’idée « d’un gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple », et que cette idée était bonne et devait être mise en application un jour.

Je dois constamment me rappeler que je ne suis pas un renard gris, un cobra à motifs, ni même un geai bleu, que mes chances de survie dans une forêt – toujours une tentation, une forêt de rêves, de délices – sont maigres. Je pense à Jayne Cortez et à son poème merveilleux : « chaque fois que je pense à nous, les femmes, je pense aux arbres ». Dans mon esprit il existe une équation qui semble être basée sur une expression courante, un meme peut-être, et peut-être bien implanté dans beaucoup d’esprits. L’expression commence par : libre comme un oiseau. Oiseau est associé à vol, vol est associé à vitesse, vitesse est associée à extase. Ainsi liberté égale extase. L’appel de l’état sauvage est toujours là avec moi, c’est parfois un chuchotement, parfois un cri.

C’est en partie ma provocation dans notre brochure Anteater’s Umbrella, A Critique of the Ideology of Zoos (1971). Distribuée plusieurs années avant que les droits de l’homme ne deviennent une préoccupation majeure, elle fut republiée à travers les Etats-Unis et à Londres. Nous appelions les zoos « les prisons de l’instinct » et un « esclavage méprisable », et « un lieu où les êtres humains viennent pour voir leur propre instinct en cage, stérilisé ». (Ici je dois mentionner avec rage la mise à mort indéfendable de Marius la girafe du zoo de Copenhague.) Nous faisions remarquer dans notre brochure que les cages étaient « de simples extensions des cages qui infestent de manière omniprésente les vies de tous les êtres humains ». Et nous concluions : « C’est la réalité des rêves qui nécessite la réintégration des humains et des animaux dans le quotidien. Dans la réalisation de ses désirs les plus profonds, l’humanité parviendra à accomplir ce qu’elle a toujours cherché : un univers de l’incroyable. »

* * *

Nous commençons l’apprentissage de notre asservissement qui durera tout au long de notre vie le jour où nous entrons à l’école. Il est intéressant de voir que les parents sont encouragés à envoyer leurs enfants à l’école de plus en plus tôt. Ainsi il est apparemment plus facile de briser leurs esprits. Et nous obtenons de nombreuses récompenses pour être des esclaves fidèles. On nous donne aussi la « liberté » de choisir entre une cigarette de marque A ou B. Ma carte de crédit Chase Freedom doit être activée d’ici le 1er mars ou sinon… Nous, surréalistes, savons comment nos désirs sont manipulés par la société de consommation. Et de quelle manière on nous accorde la liberté de vivre où nous le souhaitons, peu importe notre race/nos origines, tant que nous avons assez d’argent liquide pour les arrhes à verser. Nous sommes donc entraînés à nos propres rôles dans cette société de masse et l’asservissement est confortable. Et l’absence de domicile et la prison, les alternatives, sont terribles. Beaucoup en Asie sont des esclaves consentants, peut-être que c’est le cas ici aussi, particulièrement chez les femmes.

* * *

Les personnes au pouvoir aujourd’hui voudraient mettre de la distance entre eux et l’idée de liberté, en minimiser l’importance, la déformer. C’est une idée trop dangereuse. (Vous seriez surpris de découvrir que nous avons très peu entendu parler de la Guerre Civile lors de son 150ème anniversaire – il y a eu une étincelle pour le mouvement des droits civils lors du 100ème anniversaire, et ils ne veulent sans doute pas que cela se reproduise.) Penser la liberté crée des revendications qu’il est impossible de satisfaire dans la société qui est la nôtre, une société où chaque centimètre de ce vaste monde est la propriété d’un individu, et où la richesse financière est de plus en plus concentrée. Mais au lieu de cela, pensez à la liberté sur l’autoroute dans votre voiture à toute allure, si vous roulez assez vite, vous pourrez peut-être distancer votre conscience.

       Dans une certaine mesure, l’idée de liberté telle que nous la connaissons est basée sur la découverte du Nouveau Monde et la révolution bourgeoise des années 1700. C’est une avancée dans l’histoire de l’homme, mais une avancée fragile. Aujourd’hui, le monde est à nouveau en pleine révolution industrielle, apportée par les avancées technologiques comme l’ordinateur et le transport bon marché grâce au pétrole. La bourgeoisie d’antan est remplacée par des technocrates très riches et leurs apologistes. Leur idée de la liberté, cette chose qu’ils identifient comme étant « liberté », est un pouvoir pour eux-mêmes qui ne connait pas de limite.

* * *

« Freedom Now ! » Je frissonne toujours à ces mots et aux revendications des années 60, particulièrement touchantes de par leur urgence et leur militantisme. Je me souviens de Fred Hampton, Huey Newton et Black Panthers, il n’y a aucune statue d’eux dans l’espace publique. Mais je crains que King et Mandela n’aient été élevé à une sorte de sainteté séculaire et que le vaste appel à la liberté, le cri unifié pour une justice par des millions de gens, l’action d’ensemble qui ont accompli les buts fixés n’aient été rejetés et considérés comme peu pertinent. Pour beaucoup de jeunes Afro-américains les droits civils et l’intégration semblent êtres des idées vides et datées lorsqu’ils font face aux problèmes du quotidien. Les prisons débordent de leurs hommes, jeunes et âgés, ils constituent la majorité des sans-abris, la majorité des chômeurs, et les systèmes d’aide et d’éducation sont démantelés. A cette époque où les richesses s’entassent et s’entassent, ils payent le prix fort.

* * *

Comme toutes les choses importantes sont finalement cooptées d’une manière ou d’une autre par « les autorités » dans leur tentative de parfaire leur contrôle et d’étendre leur domaine, tout comme il existe cette tentative avec le surréalisme, les découvertes surréalistes et les idées surréalistes. Ainsi de nos jours, la plupart des publicités et des films sont dans une certaine mesure des extravagances surréalistes au service de l’ego, d’un individu tout puissant, je trouve que la violence a souvent la qualité de vider l’esprit et ces films sont moins offensants que beaucoup d’autres… mais puisqu’ils sont toujours les substituts de nos propres rêves, « les rêves que l’argent peut acheter », incluant souvent des courses poursuites, la magie d’Harry Potter ou des superpouvoirs, leur enchantement s’évapore.

Peut-être que le fait d’être si proche du front des deux guerres mondiales, et que plusieurs surréalistes et amis furent perdus ou tués à cette époque a donné un tranchant désespéré au surréalisme en Europe. Au départ, les manifestes étaient brefs et tranchants. Mais je vois la même passion chez nous dans les années 60. Et même aujourd’hui dans nos manifestes, bien que nous ayons essayé de développer notre passion de manière plus critique, plus systématique et plus théorique dans notre pensée et dans nos livres. Et c’est ce qui doit être fait.

* * *

C’est donc à nous, surréalistes, et particulièrement à nous, de donner à la liberté son tranchant, de donner voix à la liberté radicale et désespérée qui vit dans nos cœurs. Le jour où j’ai commencé à rédiger cette réponse, la une du Chicago Tribune affichait un cas défendu par mes amis du Peoples Law office [Cabinet d’avocats à Chicago qui s’occupent de défendre des individus victimes du gouvernement]. Un groupe de jeunes gens a été accusé de terroris

me lors de la rencontre de l’OTAN à Chicago. Les accusations ont été réduites à des ‘débordements de foule’. (Peut-être que Chicago ne voulait pas faire les gros titres à travers le monde au moment de l’ouverture des jeux olympiques ?) Je me souviens de ce jour très chaud où s’est tenue la réunion de l’OTAN, le nombre de gens qui s’étaient déplacés bien que la ville ait été bouclée de manière militaire, aussi je me demande comment ils ont pu entrer. Et je me souviens clairement que ceux qui sont arrivés à la fin de la longue marche ont été encerclés et battus violemment par la police alors qu’il y avait des caméras qui enregistraient tout et ce soir-là nous avons pu en voir des images de près à la télévision. C’est la police qui aurait dû être mise en procès.

Il y a aussi dans le journal de ce jour-là – sur une note plus légère – un adolescent qui n’est pas nommé, qui a coupé la tête de la statue de St Patrick se tenant devant une église catholique dans une banlieue de la ville, c’était son deuxième délit. Donc, je sais qu’il y a toujours ce grand potentiel pour les jeunes, peu importe qu’ils soient limités dans leurs actions. (J’ai parlé de la liberté de manière concrète et personnelle ici, un peu d’Hegel et de Marcuse de la part de quelqu’un d’autre ne ferait pas de mal). Je crois réellement que si nous devons exprimer la liberté, à la fois radicale et désespérée, nous ne devons pas oublier de haïr le racisme (et le sexisme), de prendre position de manière particulièrement forte envers la menace de dieu (un retour à l’échelle mondiale se profile) et de célébrer la beauté éblouissante de notre planète, la Terre.

 

Mais ce n’est pas tout, nous devons poursuivre nos projets créatifs, notre poésie, et l’amour ne peut être oublié, pas plus que la révolution du quotidien. Nous ne devons pas simplement défendre la liberté, nous devons la vivre. Nous devons faire tout notre possible pour être les êtres humains les plus libres.

 

 

 

Ron Sakolsky

Groupe surréaliste d’Inner Island (Canada).

Traduit par Guy Girard.

 

1– En demandant l’impossible, nous devenons impossibles avec nos demandes. La liberté est une demande impossible, ce qui est précisément pourquoi elle est si inspirante. Plutôt que de s’enliser dans le marécage des demandes pragmatiques faisant de l’Etat un bienfaiteur, les surréalistes ne demandent rien de moins que la réalisation de la poésie dans la vie quotidienne.

 

2– La peur et la servitude volontaire vont main dans la main, mais selon un simple rapport de cause à effet. Il y a non seulement les conditions qui entretiennent la servitude volontaire imposée à chaque individu d’en haut, par la peur de la répression, le leurre des plaisirs mercantiles et le remplissage d’une corne d’abondance vide avec des bromures technologiques, mais en outre la tendance à un tel acquiescement est renforcée d’en bas par les voix misérabilistes du « c’est comme ça » qui sont constamment engagées dans le processus débilitant de la fabrication du « consensus ». Ce consensus, cet acquiescement mutuel est le ciment social qui fait tenir ensemble les briques de l’aliénation et de la soumission qui structurent nos vies quotidiennes dans un mur de domination. C’est l’opposé de la pratique de ce que les anarchistes nomment « l’entraide ». L’entraide, c’est mettre en commun les moyens nécessaires pour franchir le mur artificiel de la réalité consensuelle. Le surréalisme cherche une rupture avec la version appauvrie de ce qui passe pour la réalité en questionnant activement et en critiquant la véritable nature de de ce qui est jugé « réalistement » possible. Le propos du surréalisme n’est pas de créer une version plus permissive de l’autoritarisme. Construire simplement une plus grande cage pour notre enfermement ne le satisfait pas. Au contraire, il nous demande de prendre nos désirs pour la réalité. En incitant sans crainte à la révolte individuelle et en fomentant la révolution sociale, le surréalisme cherche à défaire les liens du pouvoir de la poésie et du rire subversif de l’imagination insurgée.

 

3– C’est Le Monde qui cherche lui-même à se distancer de l’idée radicale et de la pratique de la liberté en la mettant dans un placard au musée. Pour les surréalistes, la liberté n’est pas une entité fixe ou statique à épingler et à mettre en boîte comme un spécimen de papillon qui reste une créature emprisonnée quand bien même serait-elle présentée dans une belle lumière. Mais plutôt le cri de la liberté qui peut toujours être entendu quand approche le bruit du tonnerre attendant seulement un magnifique éclair de foudre pour illuminer le ciel en toute merveille.

 

 

 

 

Pierre-André Sauvageot

 

1– Il le devrait ! plus que jamais ; liberté de pensée face aux intégrismes de toutes natures, liberté d’échapper aux inégalités sociales, liberté de vivre pleinement sa vie, ses désirs, ses envies… Et pourtant ce mot « liberté » ne mobilise presque plus personne. Ne sommes-nous pas déjà pleinement libres dans nos démocraties modèles ?

 

2– C’est bien évidemment malheureusement le cas. On évite de se mettre en danger ou, tout au moins, c’est ce que l’on croit. Mais ce n’est qu’illusion ; miroir aux alouettes savamment orchestré par ceux qui y trouve leur intérêt.

 

3– Aujourd’hui, perdu dans le flux incessant des images, au sein duquel une information chasse l’autre et où tout semble d’égale importance, il me semble beaucoup plus difficile d’être radical ou même provoquant ; mais il nous reste toujours la possibilité d’être désespéré, ou poète, ce qui est souvent la même chose.

 

 

 

Bertrand Schmitt

 

Sur les pas de la Liberté.

 

1– Comme beaucoup de mots « chargés », le mot de liberté est à double détente. Il est ainsi possible d’envisager une liberté qui se concède, s’octroie, se reçoit, voire se conquiert, mais qui reste déterminée et limitée dans le cadre d’un ordre donné ; une liberté qui ne se conçoit et ne se projette qu’à l’aune de cet ordre. La « liberté » n’existe alors qu’en regard à un déjà-là. Elle vise à une satisfaction, à une utilité qui paradoxalement en délimitent et en bouclent l’horizon. Une certaine forme de liberté peut certes se vivre, mais comme une permission mesurée, une jouissance encadrée, une fuite ou une résistance illusoires, non comme une libre et totale invention, seule façon que la liberté a de se mouvoir et de se donner, tout en nous échappant en partie sans cesse.

Notre temps s’évertue, ainsi, à vider le mot « liberté » de son contenu réel, comme de son devenir potentiel. La plupart du temps, on ne parle plus d’ailleurs, de la liberté (mot qui laisserait ouvert, battant à tous vents, le champ qu’il évoque, qui poserait la radicalité qui l’anime) mais des libertés. Cette fragmentation, on ne le sent que trop, vise à faire imploser en autant de domaines pratiques immédiatement assouvis, circonscrits, réductibles, et par là manipulables, contrôlables et monnayables, le devenir toujours fluctuant, insaisissable et exaltant de la liberté. Chaque nouvelle « liberté » ainsi proposée sur l’étal est un petit prés carré qui porte en lui sa résolution et son assouvissement mais aussi sa propre négation, et qui œuvre à propager les sources d’aliénations ou de frustrations nouvelles. La « libération sexuelle » est ainsi venue charrier son lot de misère pornographique, de libertinage cynique, de compilation désabusée, comme elle a proposé son marchandage plus ou moins sordide des désirs, des manques et des frustrations. La « libération de la femme » est devenue une nouvelle façon d’exploiter par le travail, par la précarité de l’emploi, par la pression sociale et hiérarchique, des femmes désormais écartelées entre des contraintes multiples qui s’accumulent et qu’elles doivent mener de front. La « liberté d’expression » est devenue, tout aussi vite, le fond sonore de la cacophonie ambiante, le bain même où s’alimentent la confusion et le désarroi des pensées. Le « temps libre » n’est que trop souvent un nouvel espace à coloniser pour les marchands d’ailleurs, de folklore et de pacotille. Les télécommunications, la téléphonie mobile, censées offrir la « liberté de mouvement » sont dans le même temps de nouveaux outils de contrôle, de mouchardage, de répression (veille Internet, géolocalisation...) ou de profilage mercantile. La « libre circulation » des capitaux, des marchandises – et accessoirement des individus – servent la logique même du système libéral qui les a mises en place.

D’ailleurs toutes ces « libertés » s’affaissent et se dégonflent encore plus vite qu’elles n’ont été façonnées et, dès que pointe la moindre menace de crise, s’imposent aussitôt les vieux réflexes de restriction, de coercition, de contrôle, de répression (plans vigie pirate, quotas d’émigration, reconduite aux frontière, camps de transit…)

La « liberté » telle qu’elle se tolère, telle qu’elle nous est octroyée et socialement permise n’est qu’un conditionnement de plus. Celui sensé satisfaire l’illusion d’une souveraineté et nous permettant d’apaiser – dans un cadre dévolu et sous contrôle – certains de nos appétits qui risqueraient d’excéder l’ordre social.

Si la liberté continue pourtant à avoir un sens à mes yeux, ici et maintenant, c’est bien par ce qui d’elle m’échappe continuellement. C’est aussi parce que plus elle se conquiert et plus elle dévoile l’inattendu, l’intarissable potentiel qui s’invente avec elle, mais qui – plus encore – nait à partir d’elle. C’est aussi pourquoi je pense qu’il ne peut y avoir, au sens le plus strict, de liberté individuelle. La liberté est en effet un rapport à l’autre, un cheminement vers l’autre, et plus profondément et plus essentiellement encore à partir de l’autre. Aussi, une liberté qui ne ferait que poser une très fragile, une très illusoire souveraineté individuelle, en dépit ou à l’encontre de la liberté de l’autre, ne serait au mieux qu’un solipsisme stérile, au plus médiocre un égocentrisme petit bourgeois ou un narcissisme crétin, au pire la porte ouverte à toutes les formes de manipulations et d’exploitations, la recherche – au nom de ses propres appétences, en vertu de sa liberté – d’une ascendance et d’un pouvoir dont on sait ce qu’ils dissimulent d’abject et de liberticide. Des droits qui ne garantiraient qu’une liberté individuelle seraient, comme le dénonçait Karl Marx, « les droits de l’homme égoïste, de l’homme séparé de l’homme et de la communauté » (K. Marx in La Question juive). D’ailleurs, une liberté qui s’exercerait à l’encontre de l’autre, dans un rapport de pouvoir, de tromperie, de défiance, dans un but de contrôle, ne peut absolument paraître à mes yeux comme une liberté mais bien comme une autre forme de soumission car « quiconque est maître ne peut être libre, et régner, c’est obéir. […] la vraie liberté n’est jamais destructrice d’elle-même » (Rousseau, Lettres écrites de la montagne).

 

Je ne peux, pourtant, me satisfaire d’une liberté qui se verrait restreinte et définie au simple respect de la liberté d’autrui. C’est bien pour cela que la célèbre sentence « La liberté des uns s’arrête ou commence celle d’autrui », reprise sous sa forme légaliste dans l’article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi » m’est toujours apparue comme l’expression d’une liberté restrictive et craintive, un aveu d’hypocrisie, de mesquinerie ou de manipulation. Car, sous cette formule, il ne s’agit pas tant de garantir la pleine liberté de l’autre que de poser les règles d’une liberté contenue, d’une liberté sur mesure : celle permettant l’exercice libéral de la société, tout en empêchant toute forme d’échappée hors de ce cadre. Il en va de même pour la « liberté » telle que défendue par la plupart des auteurs libéraux, comme John Stuart Mill dans son ouvrage On Liberty, et par tous les défenseurs du « Harm principle », dont la seule préoccupation est de garantir une liberté jouée d’avance, une liberté inoffensive, sans surprise, et qui ne risque en rien de bouleverser l’ordre établi des choses, qui, pire encore, restreint le possible pour mieux imposer le réel (ou plutôt « l’état des choses ») dans toute sa médiocrité.

 

Je sais, pour ma part, que la liberté des uns ne s’arrête certainement pas là où commence celle d’autrui. Tout au contraire, la liberté de chacun commence là où commence celle de l’autre. La liberté des autres est en effet précisément ce qui révèle, augmente, féconde, multiplie, démultiplie notre propre liberté. Celle-ci se nourrit, s’invente de ce que lui ouvre la liberté des autres, car ces libertés-là lui échappent dans une grande mesure. Or, c’est bien cette déprise, cet abandon, cette confiance à l’imprévu, à l’inconnu, qui est le gage de « la » liberté.

Parce que la liberté de l’autre, sa constante échappée, son indétermination, résistent partiellement à nos certitudes et à nos calculs, l’opacité et la séduction qu’elles nous « opposent » sont le gage et la promesse de notre propre liberté.

 

2– Cela me semble malheureusement un fait tant et tant de fois répété, qu’il y a peut-être lieu de penser que c’est de là très précisément que provient la constante malédiction qui frappe les vies des hommes et des sociétés. La liberté est ce qui ouvre à l’inconnu, mais ce qui ouvre aussi au danger, à l’incertitude à l’insécurité. Il vient toujours un moment où elle demande, où elle exige qu’on lui abandonne, qu’on risque pour elle, voire qu’on lui sacrifie tout ce qui fait la sécurité matérielle, l’assise, les certitudes, l’assurance et la quiétude d’une vie. La plupart, pour ne pas dire la presque totalité des individus (et je ne parle pas des sociétés encore plus effrayées à cette pensée et mieux prémunies contre elle ) sont dans l’incapacité d’opérer ce choix ; soit que les conditions matérielles les tiennent à ce point qu’ils ne sont même pas en mesure de se projeter assez loin –ou assez de côté– pour avoir la latitude nécessaire (et l’on fait tout, bien entendu, pour que ce soit le cas), soit que mis face au terrible marché, lâcher la proie pour l’ombre, ils n’en voient que les conséquences les plus inquiétantes, les plus incertaines, les plus funestes, car les moins maîtrisées, les plus volatiles. « Un tiens vaut mieux que deux, tu l’auras… l’un est sûr, l’autre ne l’est pas », nous assène la sagesse populaire, avec ses gros sabots qui martèlent les crânes. La liberté est malheureusement ainsi presque assurée d’avoir toujours contre elle ceux qui pourraient en avoir le plus besoin, car elle est aussi blessure, errance, perdition comme on se perd parfois corps et biens. Breton le sentait parfaitement, lui qui dressait en préambule du Manifeste du Surréalisme ce tableau qui n’a guère changé : « Les menaces s’accumulent, on cède, on abandonne une part du terrain à conquérir. Cette imagination qui n’admettait pas de bornes, on ne lui permet plus de s’exercer que selon les lois d’une utilité arbitraire ; elle est incapable d’assumer longtemps ce rôle inférieur et, aux environs de la vingtième année, préfère, en général, abandonner l’homme à son destin sans lumière. Qu’il essaie plus tard, de-ci de-là, de se reprendre, ayant senti lui manquer peu à peu toutes raisons de vivre, incapable qu’il est devenu de se trouver à la hauteur d’une situation exceptionnelle telle que l’amour, il n’y parviendra guère. C’est qu’il appartient désormais corps et âme à une impérieuse nécessité pratique, qui ne souffre pas qu’on la perde de vue. Tous ses gestes manqueront d’ampleur, toutes ses idées, d’envergure. Il ne se représentera, de ce qui lui arrive et peut lui arriver, que ce qui relie cet événement à une foule d’événements semblables, événements auxquels il n’a pas pris part, événements manqués. Que dis-je, il en jugera par rapport à un de ces événements, plus rassurant dans ses conséquences que les autres. Il n’y verra, sous aucun prétexte, son salut. »

 

La quiétude du statuquos est pour le plus grand nombre un très faible prix à payer face au désordre, à la blessure et à la violence de la liberté. Ce n’est que lorsque les conditions matérielles viennent elles-mêmes à souffrir de l’ordre et de l’immobilisme que ceux-ci sont remis en cause –de façon, le plus souvent, très ponctuelle (révolté sporadiques, mouvements contestataires…) Le temps d’évacuer les tensions, de faire sentir combien l’ordre est le garant du plus petit commun dénominateur du bien-être matériel (mais aussi moral) de chacun et les choses retombent sous la chape du quotidien. Nos régimes démocratiques-occidentaux, ayant d’ailleurs parfaitement intégrés dans leur propre fonctionnement le fait d’apparaître le moins liberticide possible et de garantir autant de libertés accessoires qu’il le faut pour éviter l’aspiration à une liberté autre. La médiocrité stable qui en résulte étant le régime le plus aisément tenable pour les administrateurs et les administrés. Il n’est pas besoin de parler la novlangue pour qu’on nous assure en toute quiétude la liberté c’est la servitude.

La seule chose à souffrir de cet état de fait est bien notre « imagination » comme le constatait déjà Breton. Elle sait, ou sent que quelque-chose manque, que quelque chose est possible au-delà. Tout reste à savoir si l’on s’en accommode ou non.

 

3– Je ne pense pas (du moins est-ce mon intuition intime) qu’il y ait eu et qu’il y ait quelque chose de désespéré dans l’aspiration surréaliste à la liberté. Au contraire, peut-être, il y a là quelque chose d’espéré. Sans doute de déchirant, sans doute de douloureux parfois, mais croire que ce fut, que c’est, une quête désespérée, serait penser que cette quête d’une liberté, que peut-être nous n’atteindrons jamais telle que notre imagination (sans borne) nous la dessine, ne nous fait pourtant pas toucher et découvrir ce qui fait notre vie.

En avançant à sa recherche, le monde se dévoile et s’offre de façon non pas désespérée mais inespérée. Et là, l’ombre devient bien plus que la proie, elle est toute la forêt en son entier.

 

 

 

Wijnand Steemers

(Pays-Bas).

 

Première réponse :

1– Tous les mots sont politiquement corrompus, comme les couleurs. C’est la raison qu’il faut que nous poètes et peintres regagnent notre liberté dans nos poèmes et peinture etc. Une action modeste, mais les révolutions pacifiques dans les sociétés trouvent leur origine dans les mots et les images (cf. la réclame qui a usé le surréalisme). Les arts sont les langues des âmes aux âmes, comme Rimbaud l’a dit. Son influence était toujours vive jusqu’à aujourd’hui. Et maintenant ? Au travail !

 

2– La servitude est nécessaire pour les esclaves. C’est leur liberté. Sois aussi réaliste, sans sur.

 

3– Oui.

 

Deuxième réponse :

1– La conception de liberté est pour moi plus actuelle que jamais à cause des systèmes technologiques qui essaient d’opprimer la liberté absolue qui est nécessaire pour une expression de l’esprit humain total.

 

2– Il faut s’échapper dans les arts de toute esclavage morale pour faire possible une liberté politique mondiale.

 

3– C’est nécessaire de continuer La mentalité du surréalisme pour faire souvenir le monde à ses besoins nécessaires pour survivre.

 

 

 

Wedgwood Steventon

Groupe surréaliste de Leeds (Royaume-Uni).

Traduit par Guy Girard.

 

1– Evidemment. Penser vraiment être libre physiquement et mentalement, est, de fait, je suppose, effrayant ou pensé comme impossible. Ma propre vie est bien loin d’avoir été une vie libre, en actes comme en pensée. Personne n’a jamais, même dans les temps anciens, accepté servilement les ordres imposés par autrui.

 

2– Oui. Par le simple fait que dans notre enfance, grâce à la scolarité et au soi-disant exemple de nos aînés, on nous apprend à nous conformer à tout ce qui ordinaire. A accepter le statu quo. A travailler sans poser de questions. A suivre le règlement. Du berceau jusqu’à la tombe la vie de la plupart des gens est tracée d’avance. Se rebeller et poser des questions attire au mieux un froncement de sourcil et au pire une répression féroce.

Un esprit individuel peut désirer explorer l’autre côté de la façade. Courir librement dans le vent. Pourtant être retenu en arrière par ses inhibitions et la peur du ridicule. Pourtant la liberté est à la portée de tous. L’étincelle de la liberté peut bientôt rugir dans la flamme la plus brillante. Prends ta bannière et fonce, tel est le message.

 

3– Je comprends la question comme ceci : quelle est la pertinence du surréalisme dans le monde d’aujourd’hui ? Le surréalisme est radical mais en aucun cas désespéré. Je pense sans le moindre doute que le surréalisme dans ses actions et dans son existence même est aussi pertinent et vivant qu’il l’a toujours été. En fait même plus. Voyez le nombre de tous ceux qui répondent à des appels à participer à des publications surréalistes, des expositions, des enquêtes. J’ai lu il y a quelque temps sur la quatrième de couverture du livre de Sarane Alexandrian « Surrealist Art » chez Thames and Hudson, que le Surréalisme est une entité formelle qui a pris fin avec la mort d’André Breton en 1966. Bien que n’étant pas dans le milieu surréaliste à cette époque, je n’ai jamais cru cela.

En tant qu’individu ayant fait l’expérience de la ruine de la prospérité dans une ville moribonde à cause d’une industrie minière déjà mal en point et mise à bas après d’innombrables années par les pouvoirs en place. D’avoir vu les maisons de citoyens ordinaires détruites par les pelleteuses et d’avoir parcouru ce pays dévasté, je peux vous dire que suivre les traces du surréalisme m’a donné la force, la vraie force nécessaire pour affronter et défier les règles et les fausses lois de ceux qui ont semé les graines de la catastrophe.

On peut voir l’esprit du surréalisme dans les arts plastiques et dans l’écriture et cela c’est sûr. Chacun peut se rendre compte de l’état du monde tel qu’il est. Le surréalisme a illustré de mille manières l’esprit rebelle de l’aventurier. Cela m’a donné le désir de la vérité et du merveilleux, et un besoin indéniable de regarder de l’autre côté du miroir.

 

 

 

Laurens Vancrevel

(Pays-Bas).

 

Les mots exaltants que sont l’amour, la poésie et la liberté gardent leur plein pouvoir mobilisateur si l’on en fait un usage surréaliste. Au-dehors de ça, ces mots sont devenus presque toujours vides de sens, pervertis qu’ils sont par la publicité idéologique et commerciale.

 

1– Pour moi, la liberté – la vraie liberté, je veux dire – est l’expérience sublime suscitée par la poésie, par l’amour et par le défi de toute préoccupation esthétique, morale et idéologique. Je pense que le désir de la vraie liberté est inné chez l’homme, et qu’elle persiste à inspirer l’homme dans son ambition de réaliser ses rêves. Il faut libérer la liberté de ses entraves.

 

2– Je ne crois pas que la liberté elle-même puisse effrayer les gens. Ce sont plutôt les circonstances sociales ou idéologiques qui peuvent faire obstacle à une aspiration active à la liberté. Ceux qui y préfèrent la servitude sont tombés les victimes de ces circonstances. « Esclaves, pensez à ceux qui sont libres ! »

 

3– Le critique du Monde cité n’a pas vu ni lu apparemment les écrits des surréalistes contemporains qui toujours font preuve de cette « liberté radicale et désespérée ». On n’a qu’à lire les poèmes révoltés de Guy Cabanel, Jacques Lacomblez, Hervé Delabarre, Pierre Peuchmaurd, Jimmy Gladiator (je ne cite ici que ces cinq poètes de langue française, auxquels beaucoup d’autres surréalistes français et internationaux peuvent être aisément ajoutés).

 

 

 

Jonah Wilberg

SLAG – Groupe d’action surréaliste de Londres (Royaume-Uni).

Traduit par Élise Aru.

 

1– Oui et non, ou plus que cela, l’intervalle implicite entre liberté et inspiration (ou mobilisation), comme entre le drapeau tricolore déployé et son effet sur le simple pistolier, caractéristique de la conception progressiste du terme liberté – faire ce que l’on veut – qui manque d’inspiration et qui est laissé en ruines car l’imagination à vouloir réellement quelque chose fait défaut, sans parler du fait que la passion de l’inspiration transcende le langage du désir, ce qui explique pourquoi l’emphase de Breton sur l’importance politique de la liberté imaginative (par exemple dans Pour un art révolutionnaire indépendant) devrait être comprise comme n’étant pas simplement un type particulier de liberté mais plutôt comme invoquant l’essence de la liberté – Das Freie – l’aire authentiquement infinie de l’imagination dans laquelle nous nous rapprochons de nous-mêmes, pas uniquement par « le plein développement des pouvoirs matériels, intellectuels et moraux » (définition de Bakounine) mais par une exploration et une création simultanées, en utilisant des sens nouveaux et étranges et des talents magiques anciens, d’identités et de réalités distantes, chacune suscitant de nouvelles rationalités et donc niant toutes les définitions rationnelles du terme liberté qui sera défini de manière implicite dans chaque peinture ou dans chaque poème – et peu importe qu’il soit dément.

 

2– Oui, ceci peut être vérifié simplement par la vivisection et l’endoscopie.

 

3– J’essaie d’éviter les jugements, particulièrement tout jugement concernant le surréalisme.

 

 

 

 

Michel Zimbacca

 

1– Chérie, écrite, proclamée, la liberté a toujours été, ici, dans un hexagone qui l’a fait payer de la mort, l’apanage certain d’un peuple prompt à se mobiliser pour elle.

Si, aujourd’hui, les références sont troublées par l’admission en son sein d’êtres à libéraliser avant que leurs générations diverses puissent en toute conscience se déclarer libres et prêtes à combattre pour son maintien ou son retour, il n’en reste pas moins qu’à travers le monde, où il y a répression brutale, le mot et la chose gardent leur vertu mobilisatrice.

 

2– Préférer la servitude ! Quelle santé pathétique permettrait quel dialogue avec celui qui triche avec son aliénation ?

 

3– La génération des surréalistes d’après-guerre a, dans son ensemble, eu à se confronter au salariat. Je crois qu’elle n’en a que mieux pris la mesure du combat social et individuel qui exige la liberté portée par la poésie et l’amour.

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L'enquête

1 – Le mot de liberté vous semble-t-il encore, ici et maintenant, mobilisateur ?

2 – Pensez-vous que la liberté puisse effrayer au point que certains en viennent d’eux-mêmes à lui préférer la servitude ?

3 – Dans une récente critique (Le Monde du 11 octobre 2013 - Trois poètes libertaires) on peut lire : « … cet esprit du surréalisme d’avant et d’après guerre, qui peut sembler si éloigné aujourd’hui, dans sa liberté radicale et désespérée. » Partagez-vous ce jugement ?

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