SUR LA POÉSIE


Gale Ahrens

Groupe surréaliste de Chicago (États-Unis).

Traduit par Claude-Lucien Cauët.

 

Le vertige de la poésie

La poésie est l'alchimie des mots, transmuant la langue de base en quelque chose qui va au-delà de la langue et dans l'inconnaissable. La poésie est à la langue ce que la danse est au mouvement, ce que la musique est au son, ce que la saveur est au goût. Indescriptible, mais vous savez quand vous voyez un film qu’il est poétique alors qu’un autre ne l’est pas, quand vous voyez une œuvre d'art qu’elle est poétique alors qu’une autre ne l’est pas, quand vous lisez une poésie qu’elle vous emporte ailleurs. Et vous savez quand vous apportez de la poésie dans la vie quotidienne et dans les situations misérables et quand vous ne le faites pas. Transformer les situations misérables en merveilleux, c’est la poésie en action. La perte d'un emploi devient jours joyeux de liberté. La mauvaise santé se rétablit en regardant un film des Marx Brothers. Confrontés à la trique et au pistolet, à la coercition des Elmer Fudd d'État, nous devenons Bugs Bunny et nous disons : « Quoi de neuf, docteur ? » Nous sommes poètes quand nous reprenons une réplique de Franklin Rosemont et brandissons une pancarte qui dit : « N’est-ce pas idiot ? »

C’est le vertige que nous cherchons, pour devenir aussi euphorique et enthousiaste dans la vie que si nous étions à cheval sur le dos d'un ptérodactyle. Le vertige nous attire tellement que ceux qui en sont affamés dans leur vie quotidienne le recherchent artificiellement par de plus grands et plus extrêmes manèges de sensations fortes, des activités sportives, des films d'action, un comportement destructeur, l'usage de drogues et d'alcool. En menant une vie poétiques, nous n’avons pas besoin d’artifices pour atteindre la langue des oiseaux.

La langue des oiseaux, l'alphabet des arbres, les contes de fées, les romances impossibles, les grandes amitiés, la pluie tombant doucement ou en tempête torrentielle, la neige glacée, le soleil brillant, rêver, les bateaux à voile, les voyages sur la route, les animaux sauvages et toutes les choses sauvages, les étoiles et la lune et le soleil, tout nourrit l'esprit poétique. Le travail est le plus grand ennemi de la poésie. Toute notre vie, du berceau à la tombe, est conçue autour de ce que nous faisons, de ce que nous produisons, et combien nous sommes utiles, et combien d'argent nous faisons en étant utiles, et les systèmes industriels, monstres brutaux construits pour produire et pour protéger ce qui a été produit, la totalité de tout cela étouffe l'esprit poétique et nous laisse vides, usées et abusées coquilles d'humanité. La poésie est l'antidote aux poisons dont les misérables dominateurs nous nourrissent constamment, et il nous en faut davantage. Bien davantage. Maintenant plus que jamais, nous avons besoin de poésie !