Poèmes en escalier

 


 

Les bouches pétrifiées

Lorsque les bouches disent aux oreilles

que la gare du Nord est la mère de la gare de l’Est,

les loups entrés dans Paris

en ramant sur des galères érudites

décorées de poulies en diamant

et de cordages de fils d’or

qui marquent les heures et les secondes

dans le regard de la fille aux yeux d’or

nue au milieu des colonnes du temple

parmi les cataclysmes et autres lueurs

des incendies incestueux

qui précédaient nos retours des Indes

une nuit magnétique où les tigres

et les anges forniquaient suivant

les formes de nuages dessinés

forment l’enfer de l’encre

écrire le bric-à-brac

et y lire la poésie, en vrac, enfin

comme Éros en ayant terminé avec Thanatos

n’oubliez pas le labyrinthe du désir

où Dédale s’oublia à en mourir

et la vigueur des vagues détruit sans scandale les belles ardoises

qui bâtissaient d’autres maisons aux promeneurs en redingote

aux abords des étangs pleins de pierres à certifier

je promène mon habit noir dans les rues inondées de poèmes

en pleurs dans des certifications

qui se sont pétrifiées à jamais

 


 

Le photographe attend son heure

Voici le photographe, voici le ciel de feutre

sous lequel le crocodile abat ses cartes,

dans la salade se cachent les mousquetaires

cherchant les férus de la reine

Marie-Antoinette qui était tout de même

un peu trop exhibitionniste et se haussait du col

comme un saint Sébastien transpercé

de bateaux naufragés dans les gorges du Tarn

et qui n’hésite pas à s’exhiber devant les Indes galantes

miroir sans écumes brûlantes reflétant les chimères

et des embruns mélancoliques

défiant les saules pleureurs

perchés sur des lacs en feu

Ah ! la systématisation érotique des astres

qui montre aux petits enfants les délices des voyages au fond des volcans

qui défont les valises en bas des marches

vêtements, objets, livres, stylos, bouteilles, éparpillés

égarés et ignorés. Alors,

bien installés

dans l’inconfort stellaire

aux arcs-en-ciel démodés

et les vagues se lancent à l’assaut des autobus fleuris

que conduisent des petites filles futées

en attente de se transformer en poissons d’acier et de roseau noble

comme promis par la vieille concierge du palais

des cités englouties dans les profondeurs du temps qui passe

dans les ruines du temple,

un poisson de pierre attend son heure pour se dissoudre

 

 

 

La brume et les palaces

La brume est blonde

l’enclume est ronde

la plume est monde

et le monde est oiseau

et l’oiseau est abîme

et l’abîme est sans monde

et mou, et roux

est le scrupule.

Et l’heure n’est pas venue

elle s’est arrêtée, le temps d’un café

dans une gare déserte où le tic tac d’une aiguille

lui a conté ses histoires jusque tard le soir

colis mêlés destinataires oubliés

oh mais ! Héritages à la coupe

Hachoir très hachoir et encore

Parce que, dit-on, les Martiens collectionnent les pieuvres

Depuis que le moyen âge est un garçonnet aux cheveux fous :

Tout cela tiendra-t-il longtemps dans la chambre de la bonne ?

si sale et si dégoulinante avec ces toiles d’araignées

ondulant le long des meubles anciens

et les crapauds qui sautaient en hurlant

par-dessus la canopée

où des perroquets transparents

guettent les fièvres à venir

mais rien ne venait, ni les fièvres ni les lièvres.

Pourtant les moustiques ne manquaient pas qui heurtaient le bout de leur nez sur la vitre

comme des évêques sur leur mitre

se lancent au galop à travers des rues pavoisées

à la mode déjà ancienne des sommets enneigés

et pour finir il ne restera que les porcs pour occuper les palaces

 


 

Le vertige appelle le chaman

Vertige des vibrations de l’éther blanc

et des cercles qui ondulent au fond des caustiques

au fond des verres, au fond des fontaines

au fond de l’air qui m’effraie

d’être face à ces pirates déguisés en prêtres,

alors je me retourne, poussé par mon ombre cloutée,

vers la faille sombre qui fend la montagne.

Aussitôt une brume étrange m’enveloppe

et je réponds à l’appel irrésistible des clous

Clous et vices, errant dans les nuages,

comme des casquettes de Tartarin criblées de balles

glissant sur l’horizon couleur de hareng fumé.

une diaphane licorne se fondait dans l’ocre

de ma joue, rosée des vents, ouverte à tous,

tous viennent à l’heure du temps dans le pourpre

du verre plein où se noient les sirènes

en arrivant au port alors que la ville est en feu

des majordomes aux tenues cosaques leur tendent un drap

et elles s’essuient avec des rires de pucelles

bravant le regard torve des batraciens d’école

suivant pas à pas le citoyen du rire

apparemment dans l’absence perdu

mémoire du langage invisible,

à ton oreille qui ne veut pas voir,

appelle le chaman il t’aidera

 


 

Fini. Adieu.

Fini la naissance du monde

Il a toujours tété

Tout ce qui était là

Coulait comme un fleuve amoureux

qui caresse les seins de la forêt

et embrasse le sexe des oiseaux

Porté par son élan enthousiaste,

Élan à dix corps aux courbes attirantes

l’homme délaisse le sexe, presque.

Hélas… hélas… un million de fois hélas chantaient, jadis, les perroquets voluptueux

aux becs de gaz

tout en reluquant les fées des bois

qui, comme tout le monde le sait, ignorent le vent

lorsqu’il arrache leurs voiles de boue

pour annoncer le triomphe des sphères jumelles

ou pour se taire, effaré, devant d’invisibles éléphants

Car vois-tu, petite fille, le ciel est un parapluie de calmars

et je me calme devant l’inadvertance du Vésuve

dont le nuage de cendres s’étend sur nos rêveries.

L’épouvantail se replie avec les parasols.

La plage disparaît dans la brume du soir. Adieu.

 


 

Au commencement nous dansons sur des braises

Au commencement, était le tohu-va-vohu,

par la suite, sont venues, pêle-mêle,

les taupes étoilées et les constellations souterraines

qui ne mâchent pas les mots par la racine

et se hasardent sur la pointe de leurs pieds rancuniers

dans un tunnel que des canailles creusent

sans savoir où il mène bien que guidés

par le roi des rats

en ville comme à la campagne de Napoléon

et sans faux désespoir dans nos sombres entrailles

sourdent en glougloutant des copeaux d’univers

lourds de fauves parfums et de pitiés putrides

légers des apôtres prétendus,

légers des simili-mélomanes,

sourds à l’essor touffu de la fausse ingénue

qui rougit tout aussitôt.

Dans le même temps les images s’effacent

laissant libre cours aux rayons d’or,

ou d’argent – n’est-ce pas Tintin ? – comme les gares

inaugurées par Ulysse et dans lesquelles je me perds

quand je veux prendre l’express pour Saturne,

et que ma nostalgie plonge son regard vers Neptune

je vois alors les chevaux de la mer rompre les digues de nos soumissions.

La mer, la mer… notre mère à tous

et ses rochers au soleil couchant

et ses hydres à marée basse et ses anémones et ses petits poissons

qui se cachent dans les algues roses, la mer presque pastel finalement

pas de deux à quatre temps

nous dansons sur des braises rouges

pour nous chauffer

 


 

Amazones futiles et fées fugaces

À l’horizon vert des amazones futiles

un être de feu s’agite vainement

dans les volutes équestres des demoiselles

sel, zèle, ailes, les demoiselles renversent

sur la table de mon esprit le sel

incrusté au front des hôtels anciens de l’amour

où l’humour hurle des mots rabotés

à des femmes amoureuses de l’heure qui tourne

sans aiguille. Enfin arrive le temps

des assassins, couronnés de rigueurs futiles,

habités de songes simiesques et de fureurs exsangues,

en vaine hypothèse ouzbéko-tartare.

souffle perdu mais à vapeur ciselée

laissée au premier passant perdu

dans tant de querelles

il y a toujours une porte dérobée par un enfant

qui l’ouvre sans clé sur un paysage de neige

où de grands guerriers jouent un drame magique

sous les jupes des fées fugaces

lisant la bonne aventure

dans les feuilles des lauriers au clair de lune

 


 

La pluie est une poupée Barbie

La pluie n’a pas attendu la caution des flèches

pour s’acharner sur les rats en embuscade

dont il ne reste plus que des épitaphes illisibles,

des épithètes à paraître, des paréos périmés.

Les mouches tournent autour du pot

et te soufflent à l’oreille

un merveilleux meringué dont les flocons de sucre

atteignent mes lèvres alors que les tiennes le dévorent.

Il ne reste rien de ces étoiles épicées

qu’un peu de moutarde acide et verte,

légèrement acidulée, à peine translucide,

qui s’évapore lentement dans les limbes,

c’est-à-dire qui se lime lentement dans les vapes

ou plutôt qui se pâme lentement dans les pores

à moins qu’Ève ne se pare lentement dans les billes

balles, ballets roses, la folie se ronge les ongles

de rages accumulées au fond de toilettes immondes

Ah ! La rage démente, l’écœurement étoilé !

fusées d’une carcasse ignorante de la moindre caresse

oh, ô amants désunis désobligés oublieux

des fermentations pariant sur une forme de vie

ou plutôt ne serait-ce pas le Serment du Jeu de Paume

reconstitué dans une auberge du Texas

le discours de Mirabeau étant prononcé par une poupée Barbie



 

Le remonte-pente des insomnies

Comme je remontais des pentes irascibles

Je ne me sentis plus freiné par les chaleurs

Des pieds-noirs silencieux dévoraient les possibles

les plus aériens, fusées délurées des classeurs.

J’ai dit. Ce sera sans y penser avant longtemps

mais ma mère soutient les âmes perdues

qui errent sans faim et sans reproches

dans la lande éprouvée de bruine.

Bientôt, cependant, elles s’y retrouveront

En extase et sans larmes

Les yeux au fond des yeux glauques

Clopes et artifices sans espoir de retour

Et d’ailleurs sans retour du tout car on n’est pas obligé de retourner

Dès qu’on commence avec le retour il devient éternel

Et il convient d’en finir avec l’éternité

sauf celle inscrite au front des pavés impétueux

qui sonnent et résonnent contre le groin des flics sordides

vivant au crochet de toutes les lèpres

avec l’alacrité d’un vieillard en chasuble blanche

que des infirmières étourdies trempent dans l’eau régale

dans l’espoir d’en imprimer l’exemplaire le plus cher

qui sera un jour de pluie lu par le pleutre du lupanar,

non loin d’une barricade d’orties et de chewing-gum,

chemin miné, page après page, et déminé par le concierge des insomnies

 

 

 

La porte de la liberté

Qui a frappé à la porte ?

Le Déjà-Mort apporte des nouvelles :

La déchirure du ciel rouge suinte des larmes de larves.

En toute honnêteté rien ne m’attire vers les papillons

sinon leurs habitudes de loubards rigolards.

Quant aux fleurs, qu’elles organisent elles-mêmes leurs vacances !

le mardi gras vous envoie des bises poudrées

de jaune cadmium

toujours vibrant à l’approche du jaune de Naples

qui se laisse approcher sans méfiance

sans raccrocher téléfon ni méléfon

mais les fonds s’accrochèrent : elle pensait

pénétrer un royaume de pratiques alors qu’elle

ne fit que passer la porte de

l’Institut national de géographie forestière

Ô charmes surannés de la géographie !

Vous éclusez nos joies dans les bassins du doute

Où s’esclaffent les monts, les vaux et les falaises 

en pluies douces et pics acérés

comme les dents des plus nobles vampires

assoiffés comme des loups en meutes déchaînées

et affamés comme des comètes à la queue en feu

traversant en zigzag la galaxie en chaleur

sous le regard effaré de la froide lune

une forme de brume, verte, enlace amoureusement

une pierre dressée face à la mer.

Une nymphe vaporeuse de ses voiles translucides

Les voiles translucides sont encore ce qu’on fait de mieux

pour camoufler les suicides

Rien n’est plus beau que les suicides translucides

ou que les larmes s’étouffant dans leur nid

ou encore que des joues de poupées effarées par le vent

ou bien que les feuilles évaporées par la grêle

qui pourtant n’ont encore rien vu des mille roches squattées

par les gastronomes de minuit, ces canailles masquées de charbon

qui loin du Massif Central s’obstinent à tuer les libellules

du gardien des sémaphores odorants à force de brasser

les immondices du temps spectral

le seul à nous parler de liberté

 

  

 

La houle du mardi soir

La houle se lève telle une dormeuse

le long des rochers brisés d’ombres néfastes,

vestiges oubliés des lames de fond.

Pierres sur pierres roulées sur la langue

l’étoile fond dans les amers de l’infini

facile.

Ficelle liquide, liqueur amère

l’horizon qui se dessine au fond du verre

souligne le corail foisonnant sur le sous-bock

où le café expire relevé d’ail en saluant un peuple

délirant comme on rêve ce que l’on écrit

pour des fous recousus à la main à plume

d’oie phosphorescente ondoyante

au péril de ma vie je plongeais

au centre de ce tourbillon incandescent

tout doux tout doux

ta grande sœur veille

jusqu’à ton réveil

ô sirène aux seins d’écume épistolaire

aux écailles de cycloïde et d’hyperbole

à l’algèbre de cris.

Un noroît d’automne gonfle une voile de caravelle

comme la robe de Marilyn sur la bouche des goûts

lorsqu’elle s’envole en parachute inversé

telle une méduse dans l’orbite creuse d’un cyclope

arpentant de long en large un quai de RER,

perché on ne sait comment, sur la banquise du mardi soir


 

 

La chevelure du désespoir

La chevelure se noie dans les brouhahas du rire

Plus noire qu’il n’est possible quand s’inclinent les rideaux

Quand les lèvres s’attardent sur les bandes Velpeau

pour les murer et les étrangler

celles qui se hasardent à livrer leur corps

à tous vents en tourbillons enrubannés

dans les ourlets des vagues

où les hippocampes esseulés

contemplent les navires en devenir

qui s’échappent en fumées malsaines

horribles émissions médiumniques

aux volutes cotonneuses et délétères

je dédie un chant emprunté aux récolteurs de grimaces

qui s’épuisent sur la pierre à feu

et se rassemblent le soir à la flamme d’une souche

tendue comme bouche que veux-tu

et vers toutes bouches surréalistes

Que se partagent sans barguigner les petits lapins existentialistes

qui en cette saison se cachent dans des coucous de Forêt-Noire,

histoire, non pas de France, mais d’échapper à l’invasion des camemberts géants

à la peine vouée dans un hiver de feu, l’âme transie

brûle enneigée et gèle embrasée

la bille de mon œil-fourre-tout

le verre que je triture

lisse c’est mon délice

et c’est l’émergence de la défaite

le silence des fèves purulentes

et ma lame au fil des désastres

tranche net la pomme d’amour du hasard

qui s’ennuie de ne plus nous voir

dans la rue, sur les avenues du désespoir